Translate page with Google

Story Publication logo November 23, 2025

Haiti, a Country Shaken by Insecurity (French)

Country:

Authors:
A man looking down at his feet
English

Rising seas and deforestation force families off their land into gang-controlled Port-au-Prince.

author #1 image author #2 image
Multiple Authors
SECTIONS

An English summary of this report is below. The original report, published in French in Mediapart, follows.


Bolstered by their new alliance, the gangs have conquered new territories and now control 90% of the capital, Port-au-Prince. With nearly 1.3 million people displaced, deprived of state services and access to healthcare, Haiti is sinking into violence that affects all aspects of daily life.


As a nonprofit journalism organization, we depend on your support to fund more than 170 reporting projects every year on critical global and local issues. Donate any amount today to become a Pulitzer Center Champion and receive exclusive benefits!


Haïti, un pays bouleversé par l’insécurité

Forts de leur nouvelle alliance, les gangs ont conquis de nouveaux territoires et tiennent désormais 90 % de la capitale, Port-au-Prince. Avec près de 1,3 million de personnes déplacées, privées d’État, d’accès aux soins, Haïti s’enfonce dans une violence qui affecte tous les aspects de la vie courante.


Port-au-Prince, Cap-Haïtien (Haïti) Pour arriver sur les hauteurs du bidonville qui surplombe le quartier de Canapé-Vert, il faut grimper vingt-cinq longues minutes, raides, slalomer entre les déchets, les cailloux et les plantes urticantes. C’est le coin des derniers arrivés, le plus précaire. Les baraques, minuscules, sont de bric et de broc. C’est là qu’Émile Charles, agriculteur, s’est installé. Il a fui la commune voisine de Kenscoff, tombée quatre mois plus tôt aux mains des bandits. 

« Ils ont débarqué par surprise, brûlé toutes nos plantations. Il a fallu courir pour notre vie. Ceux qui ne sont pas partis sont morts. Deux de mes frères ont été tués. » Le regard vide, il dit ignorer où se trouvent ses proches. Il n’a aucune perspective, il attend. Et il est loin d’être le seul. 

En redescendant, dans la ville de Tabarre, un camp de réfugié·es appelé « le village de Villambetta » s’agrandit, encerclé par une barrière de fortune et par un mur pas bien haut. « Depuis deux ans et la détérioration de la situation de la capitale, on surveille les entrées, mais si les bandits viennent, on ne pourra rien faire. Nous sommes encerclés », soupire Venel Nelson, porte-parole de Villambetta. 

Une partie du camp est en dur, les premiers habitant·es sont des survivant·es du tremblement de terre de 2010, qui a fait plus de 200 000 morts. Une autre vague est arrivée pour fuir la violence, à partir de 2017 mais surtout ces derniers temps. « Ils viennent de partout. Ça représente maintenant un quart des habitants du camp. » 


Emile Charles, déplacé a trouvé refuge dans les hauteurs de Port au Prince. Il a construti sa maison lui même avec du materiel de recuperation. Image par Victor Raison/Mediapart.

Dorival Magdala n’en peut plus de cet endroit. « Ici, on est en enfer. On parle, on vit, mais en réalité, on est déjà morts. » La chaleur est étouffante dans les cahutes en tôle, l’eau manque et la nourriture se fait rare. L’usine voisine qui l’employait a fermé à cause de l’insécurité, tandis que les prix ont explosé, pour la même raison. 

Insécurité alimentaire 

En Haïti, les Madan Sara sont une véritable institution. Ces femmes prennent en charge la distribution des marchandises et de nourriture dans tout le pays. Mais tout autour de Port-au-Prince, les gangs contrôlent les routes. Fin mars, ils ont conquis le nœud stratégique de Mirebalais, qui leur ouvre le centre du pays. 

Il faut payer des taxes qui augmentent sans cesse, et le risque de vol, d’agression ou de kidnapping est important. En conséquence, les prix flambent et l’insécurité alimentaire touche presque 6 millions de personnes, soit une personne sur deux, l’un des taux les plus élevés de la planète. 

Écoles, églises, ministères abandonnés, le centre-ville regorge d’autres camps de réfugié·es improvisés. C’est le dernier quartier avant ce qui fait office de ligne de front. 

Sur le Champ-de-Mars, ancien cœur du pouvoir haïtien, divers bâtiments de la police et quelques blindés encerclent l’espace vide laissé par le palais présidentiel, jamais reconstruit après le tremblement de terre. Les affrontements sont ici réguliers. 

Les gangs, qui contrôlent 90 % de la ville, tiennent tous les quartiers alentour. Pour se rendre dans leurs territoires, il faut prendre un vieux bus rouillé qui se fraie un chemin dans un quartier déserté, avec des airs de fin du monde. Pour s’en assurer un meilleur contrôle, dans chaque zone dominée, la population est violemment expulsée ; viols, saccages et assassinats sont monnaie courante. 

Trois barrages de criminels se succèdent. À chaque fois, le conducteur doit lâcher un billet. 

La végétation a en partie repris ses droits, les routes sont défoncées, les maisons balafrées par les impacts de balles ou les explosions de drones. Depuis mars, les autorités en ont intensifié l’usage et l’ONU a recensé 559 personnes tuées depuis les airs, dont 11 enfants. 

Trois barrages de criminels se succèdent. À chaque fois, le conducteur doit lâcher un billet, qui vient en rejoindre d’autres dans un grand seau en plastique. Il continuera sa route vers d’autres coins contrôlés par l’un ou l’autre gang, qui ont arrêté de s’entretuer pour former l’alliance Viv Ansanm, formée par les deux organisations principales de Port-au-Prince. 


Mind, lieutenant du gang de Til Apli dans le quartier du cimetière de Port-au-Prince, le 7 octobre 2025. Image par Victor Raison/Mediapart.

Au barrage, ils sont une quinzaine, massés dans un coin à la recherche d’ombre, armés de pistolets semi automatiques ou mitrailleurs et de M16. Pour rencontrer un responsable, il faut traverser le cimetière et ses tombes criblées de balles, parfois éventrées. Un fémur dépasse de l’une d’elles. 

L’homme se fiche de la Mission multinationale d’appui à la sécurité (MMAS) dirigée par le Kenya depuis 2023. « Ils sont venus pour gagner un peu d’argent, pas pour gérer la question sécuritaire. » 2 500 soldats étaient prévus, mais sans financement adéquat, seulement 1 000 sont déployés. « Notre vrai problème, c’est la police », ajoute-t il entre deux rafales qui résonnent au loin. 

La violence, aussi, des groupes d’autodéfense 

La nouvelle intervention autorisée fin septembre par l’ONU, avec ses 5 500 soldats dotés de davantage de pouvoirs, ne l’inquiète pas. Ce n’est qu’une mission de plus dans la liste de celles qui se succèdent en Haïti. Des tirs trop proches mettent un terme à l’entretien suivant. 

Retour au cœur du cimetière, zone considérée plus sûre. Certain·es des rares habitant·es toujours présent·es, comme Yasmin, viennent y trouver un abri précaire. « Je dois me prostituer pour survivre, j’ai dû donner mes enfants, ma maison a brûlé. Je suis ici depuis un an, c’est le seul endroit qui me reste, le danger est partout ailleurs. » 

En remontant sur les hauteurs de la ville, des groupes d’autodéfense règnent. Des rues entières sont bloquées par des camions retournés, des voitures explosées ou des containers maritimes rouillés. Dans le quartier de Canapé-Vert, les membres d’une milice citoyenne ferment les accès à la nuit tombée. La circulation devient impossible et, à 22 heures, débute un couvre-feu officieux. Celles et ceux qui passent doivent s’identifier et justifier leur présence. Ils jouent leur vie. 


Camp de déplacés au village de Villambetta, le 5 octobre 2025. Image par Victor Raison/Mediapart.

Lano Yves, qui tient une barrière installée il y a trois ans, n’y va pas par quatre chemins. « On pense ce qu’on veut de nous, mais nous protégerons notre quartier, jusqu’à la dernière goutte de notre sang. Nous luttons contre les sales bandits, ces terroristes qui nous menacent chaque jour. » Quand ils mettent la main sur un criminel, ou un simple suspect, il assume de ne pas les remettre aux autorités. « L’État n’existe pas. » C’est ici que le mouvement Bwa kalé et les lynchages qui se terminent par un bûcher ont débuté. 

Selon l’ONU, ces groupes d’autodéfense, soutenus par la police, ont fait au moins cinq cents victimes cette année. Parfois, ces initiatives ont d’autres conséquences dramatiques. En mai et juin, des habitant·es révolté·es par l’inaction de l’État face aux bandits ont bloqué et saboté l’un des principaux barrages du pays, perturbant la fourniture d’électricité dans toute la région. Dans le même temps, le passage de poids lourds qui préfèrent éviter les routes dominées par les gangs fragilise la structure du barrage et pourrait entraîner un drame sans précédent. 

Un lundi midi, à l’hôpital de la Paix, le dernier hôpital public de référence de la ville, l’ambiance est électrique. On se presse dans des files interminables, on crie et celles et ceux qui perdent leurs nerfs sont expulsé·es sans ménagement. Ila est venue tenter sa chance avec son mari et sa fille. « Il y a beaucoup de patients pour peu de médecins. Les gens viennent de tout Port-au-Prince et alentour. Je suis arrivée à 6 heures ce matin, je sais déjà qu’il me faudra encore deux, trois jours de patience. » 

Quand une ville ou un quartier tombe, cela surcharge aussi les hôpitaux restants. Pour ceux qui, comme Jimmy, viennent de loin, le voyage coûte cher. Entre les divers 

Les services de santé inaccessibles 

Chaque aspect de la vie des Haïtien·nes est perturbé. La moindre démarche administrative est complexe, ne serait-ce que par le déménagement forcé des bâtiments publics. L’accès aux soins ne fait pas exception. Deux Haïtien·nes sur cinq auraient besoin de soins urgents, mais dans la capitale, 60 % à 80 % des structures de santé ont fermé ou ne sont plus fonctionnelles. 

« péages » et l’essence, il a déboursé l’équivalent de 80 euros, juste pour l’aller. Par conséquent, il est là depuis une semaine et demie. « L’hôpital de mon quartier a brûlé, je suis obligé de venir ici. Tout ça pour que ma femme enceinte se retrouve à deux dans un lit... » 

Le choléra, un temps maîtrisé, fait son retour. Depuis le début de l’année, 2 500 cas ont été détectés. 

Même les stocks de médicaments sont difficiles à maintenir, les criminels contrôlant la zone du port, tandis que les dons humanitaires par avion ne sont plus possibles : les vols internationaux n’atterrissent plus à Port-au-Prince depuis novembre 2024, après que des avions de ligne ont essuyé des tirs. Fermé trois mois l’an passé, l’aéroport n’assure que quelques vols nationaux, de tout petits avions, incapables de transporter des remèdes. Et ces vols ne sont réguliers que depuis juin. 

Le personnel manque également. Beaucoup de médecins, particulièrement visés par des kidnappings, des extorsions ou des assassinats, ont préférer quitter la ville, comme le docteur Weedjney Destouches, venu s’installer à Cap-Haïtien, au nord du pays. « Depuis 2020, la pression s’est largement intensifiée contre les personnels soignants dans la capitale. Des hôpitaux ont dû fermer à cause de ça. » 

Ici, il gère un réseau de cliniques à bas prix pour tenter de mettre en place une politique de santé préventive qui fait défaut. Mais au vu des conditions sanitaires et du nombre de personnes déplacées, il craint l’apparition de nouvelles crises sanitaires. Le choléra, un temps maîtrisé, fait son retour : 2 500 cas ont été détectés depuis le début de l’année. 

Mais c’est bien l’insécurité qui domine tous les sujets. Certains militent malgré tout. « On sait quand on sort, on ne sait pas si on rentre », soupire Feguinz Ménard, créateur du mouvement social Sòlda Ayiti. Il espère réussir à long terme à mobiliser la population pour une révolution sociale et économique. La politique professionnelle, il n’y croit plus. « L’État est inexistant. Il ne se manifeste que pour prendre, sans rendre aucun service à la population. C’est blanc bonnet et bonnet blanc avec les bandits. » 

Comme beaucoup, il n’est que trop conscient de l’origine des gangs, au tout début liés aux intérêts des politiciens. Ces derniers ne peuvent créer le problème et faire partie de la solution. Les élections, censées se dérouler début 2026, le laissent sceptique. « Comment les organiser avec la situation sécuritaire ? Il n’y a plus d’institutions, plus d’exécutif, plus de législatif ! » 

Depuis 2016, aucune élection n’a eu lieu et les parlementaires en fin de mandat n’ont pu être remplacé·es. Après l’assassinat de Jovenel Moïse en 2021, la démission forcée du premier ministre Ariel Henry en 2024, le pays est désormais dirigé par un conseil présidentiel de transition de neuf personnes qui concentrent les critiques, accusées de corruption et d’inaction chronique face aux crises. Feguinz Ménard ne voit aucune solution à moyen terme, mais, comme d’autres, il reste, parce que tous ne peuvent pas partir. Un jour, peut-être, tout va s’améliorer.

RELATED TOPICS

yellow halftone illustration of an elephant

Topic

Environment and Climate Change

Environment and Climate Change
navy halftone illustration of a female doctor with her arms crossed

Topic

Health Inequities

Health Inequities
teal halftone illustration of a family carrying luggage and walking

Topic

Migration and Refugees

Migration and Refugees
war and conflict reporting

Topic

War and Conflict

War and Conflict

RELATED INITIATIVES

logo for the Ocean Reporting Network

Initiative

Ocean Reporting Network

Ocean Reporting Network

Support our work

Your support ensures great journalism and education on underreported and systemic global issues