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Story Publication logo January 14, 2026

Under the Guise of Ecology, a System Designed To Generate Profit (French)

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Maasai herders watch over livestock
English

Over the past five years, Maasai communities in Mara, Arusha, and Kilimanjaro provinces—the same...

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This article was originally written in French and published in Afrique XXI. The key points of this article are presented in English below, followed by the original version of the story. For a full English version of this article, please click on the “Translate page with Google” button on the upper right-hand side.


Key Points

  • This investigation shows how conservation policies in Tanzania are used to justify profit-driven tourism and hunting, resulting in the displacement of Indigenous Maasai communities from their ancestral lands.
  • The creation of protected areas such as the Pololeti Game Reserve has barred pastoralists from more than 150,000 hectares while allowing luxury safaris and trophy hunting to continue.
  • This article documents forced evictions, violence by security forces, and the growing militarization of conservation zones.
  • It reveals how government authorities and international tourism and hunting interests benefit economically, while local communities are excluded from decision-making and compensation.
  • Despite legal rulings recognizing land-rights violations, enforcement failures have left displaced families without meaningful restitution.

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Sous couvert d’écologie, un système de recherche du profit


Un jeune Ă©leveur massaĂŻ marche avec ses chèvres en direction de la «  Montagne de Dieu  Â», Ol’Doinyo Lengai pour les MassaĂŻs, volcan actif qui s’élève près du village d’Engaresero, au pied du lac Natron. Image par Marco Simoncelli/Afrique XXI/Media. Tanzanie.

SĂ©rie 2/2 · Les rĂ©serves tanzaniennes, accessibles aux plus fortunĂ©s, ont privĂ© des dizaines de milliers de MassaĂŻs de l’accès aux pâturages saisonniers qui garantissaient la survie du bĂ©tail et, avec lui, celle des familles. Objectif : engranger toujours plus de profits.


Un grand panneau routier annonce la rĂ©serve de Pololeti, une zone adjacente au parc national du Serengeti, dans le nord de la Tanzanie. Quelques dizaines de mètres plus loin se trouve une barrière non gardĂ©e. Deux piliers et un linteau en bois marquent une ligne imaginaire d’une importance extrĂŞme pour la rĂ©gion et pour les communautĂ©s qui y vivent. Cette frontière, en plus d’être une interdiction d’accès pour les populations autochtones massaĂŻs, marque le dĂ©but de la rĂ©serve de chasse. Â« Vous voyez ces buffles lĂ -bas ? Â», demande le chauffeur en indiquant un troupeau qui broute sur une colline. Â« Ă‰videmment, ils n’en sont pas conscients, mais ils se trouvent dans une zone oĂą la chasse, en plus d’être autorisĂ©e, constitue la principale source d’activitĂ© Ă©conomique. Â»

La crĂ©ation de la Pololeti Game Reserve, en juin 2022, a reprĂ©sentĂ© un tournant dramatique pour les communautĂ©s massaĂŻs du district de Loliondo. Selon la loi tanzanienne sur la conservation de la faune, une Game Reserve est une zone entièrement protĂ©gĂ©e oĂą les Ă©tablissements humains, l’agriculture et le pâturage sont interdits, tandis que les safaris touristiques et la chasse sont autorisĂ©s. La dĂ©cision de transformer plus de 150 000 hectares de terres en rĂ©serve naturelle a donc eu des consĂ©quences dĂ©vastatrices pour environ 90 000 personnes, soudainement privĂ©es de l’accès aux pâturages saisonniers qui garantissaient la survie du bĂ©tail et, avec lui, celle des familles.


Un panneau routier signale la possibilité de traversée d’animaux sauvages sur la route reliant Arusha à l’aire de conservation du Ngorongoro. Image par Marco Simoncelli/Afrique XXI/Media. Tanzanie.

Le point de rupture a Ă©tĂ© atteint le 8 juin 2022, lorsque des dizaines de vĂ©hicules de police, de rangers et de militaires ont fait irruption dans les villages pour commencer la dĂ©marcation forcĂ©e du territoire et mettre en Ĺ“uvre les expulsions par la force. Â« Leurs intentions Ă©taient claires, ils voulaient nous chasser de nos terres Â», raconte Saitoti Oleparmwaat, chef du village d’Ololosokwan, tout en rassemblant ses chèvres dans les broussailles derrière sa maison. Â« Ils m’ont arrĂŞtĂ© et obligĂ© Ă  monter dans une voiture. C’est seulement grâce Ă  l’intervention des femmes du village, qui ont entourĂ© le vĂ©hicule, que je ne me suis pas retrouvĂ© en prison. Â»

Remplacer ceux qui protègent par ceux qui tuent

Aujourd’hui, tandis que des touristes fortunĂ©s passionnĂ©s de chasse organisent des tours dans la rĂ©gion, les populations autochtones ne peuvent qu’observer. Â« Ils chassent ceux qui prennent soin de la faune en les qualifiant de menace pour la nature et accueillent ceux qui viennent ici tuer des animaux contre paiement Â», explique Joseph Oleshengay, avocat des droits humains et militant massaĂŻ. Â« Les autoritĂ©s appellent “stakeholders” [parties prenantes] les chasseurs de trophĂ©es, alors que le MassaĂŻ qui veut simplement survivre devient un braconnier. Â»

En Tanzanie, comme dans d’autres pays d’Afrique subsaharienne, la chasse aux animaux sauvages – ou chasse aux trophĂ©es, comme l’appellent les amateurs â€“ est autorisĂ©e et rĂ©glementĂ©e. Les entreprises spĂ©cialisĂ©es dans ce type de tourisme doivent demander des concessions auprès de la Tanzania Wildlife Management Authority (Tawa), une agence directement rattachĂ©e au ministère des Ressources naturelles et du Tourisme de Dodoma. Les règles de dĂ©livrance des licences varient selon le gibier : beaucoup plus strictes pour les espèces rares, plus souples pour les espèces communes. Le tarif varie Ă©galement : seulement 1 296 dollars pour un zèbre et jusqu’à 9 000 Ă  18 000 euros pour un Ă©lĂ©phant, selon la taille de ses dĂ©fenses.

La crĂ©ation de la Pololeti Game Reserve, gĂ©rĂ©e par Otterlo Business Corporation Ltd, une entreprise ayant de fortes connexions avec la famille royale de DubaĂŻ, comme l’ont montrĂ© plusieurs rapports et enquĂŞtes indĂ©pendantes1, a Ă©tĂ© autorisĂ©e directement par l’actuelle prĂ©sidente du pays, Samia Suluhu Hassan. En Tanzanie, la terre est directement placĂ©e sous la tutelle fiduciaire du chef de l’État. Cela signifie qu’au nom de l’intĂ©rĂŞt public le prĂ©sident ou la prĂ©sidente peut en modifier la catĂ©gorie, l’exproprier – comme dans le cas de Pololeti â€“ sans en rendre compte Ă  la population.

43 % du territoire de la Tanzanie est protĂ©gĂ©

Mais les Game Reserves (GR) comme celle de Pololeti ne sont pas le seul type de zone oĂą la chasse est permise. La lĂ©gislation tanzanienne prĂ©voit en effet deux autres catĂ©gories de territoires destinĂ©s Ă  la conservation et Ă  l’exploitation rĂ©glementĂ©e des ressources naturelles : les Game Controlled Areas (GCA) et les Wildlife Management Areas (WMA). Toutes ces appellations ont pour objectif dĂ©clarĂ© la protection de la faune et de l’environnement mais elles se distinguent par leurs modalitĂ©s de gestion et leurs relations avec les communautĂ©s locales.


Un berger massaï avec un veau nouveau-né dans la zone de Kai, non loin de l’aéroport du Kilimandjaro, dont l’agrandissement pour accueillir davantage de touristes a provoqué de nombreuses expulsions. Image par Marco Simoncelli/Afrique XXI/Media. Tanzanie.

Dans les GCA et les WMA, bien que les restrictions soient sĂ©vères, les activitĂ©s humaines ne sont pas totalement exclues : il est possible de pratiquer l’élevage, de cultiver de petites parcelles ou d’y vivre de manière permanente, Ă  condition de respecter les règlements Ă©tablis par les autoritĂ©s ou les organismes de gestion communautaire. Ă€ l’inverse, dans les GR, la prĂ©sence humaine est interdite sous toutes ses formes.

Au cours des trente dernières annĂ©es, la carte de la Tanzanie s’est progressivement remplie de zones oĂą la chasse est rĂ©glementĂ©e. Alors qu’environ 43 % du territoire national est protĂ©gĂ© – y compris les parcs nationaux â€“, la superficie des GR et des GCA atteint aujourd’hui environ 132 000 km², soit l’équivalent de la Grèce, ce qui reprĂ©sente 79 % de toutes les zones dĂ©diĂ©es Ă  la conservation de la nature. Ă€ ce chiffre s’ajoutent encore 27 000 km² de Wildlife Management Areas.

« Convertir les territoires en quelque chose qui rapporte de l’argent Â»

La Pololeti Game Reserve, proclamĂ©e officiellement en octobre 2022, ne figure pourtant pas sur la liste officielle des zones administrĂ©es par la Tawa, l’organisme public chargĂ© de la supervision des rĂ©serves de chasse. Cette anomalie reflète la nature controversĂ©e de sa crĂ©ation. Grâce Ă  l’activisme des communautĂ©s massaĂŻs, au travail des avocats locaux et Ă  l’attention croissante de la presse internationale, le dossier est aujourd’hui examinĂ© par la Cour suprĂŞme de Tanzanie, appelĂ©e Ă  se prononcer non seulement sur la lĂ©gitimitĂ© de la crĂ©ation de la rĂ©serve, mais aussi sur les Ă©ventuelles violations des droits des populations concernĂ©es et l’indemnisation des personnes affectĂ©es par les expulsions.

L’affaire Pololeti n’est pas un Ă©pisode isolĂ© : elle est le symptĂ´me d’un processus beaucoup plus vaste Ă  l’œuvre en Tanzanie. Selon un rapport interne du ministère des Ressources naturelles et du Tourisme fondĂ© sur les lignes directrices du Plan stratĂ©gique 2021–2026, quinze nouvelles zones, couvrant une superficie totale de près de 7 000 km², seraient en cours de conversion de GCA en GR. Si cela se confirmait, cela signifierait une nouvelle extension des zones oĂą la prĂ©sence humaine est interdite, avec des consĂ©quences considĂ©rables non seulement pour les communautĂ©s pastorales; qui risquent de perdre des espaces vitaux pour le pâturage, mais aussi pour le modèle mĂŞme de gestion des terres et des ressources naturelles du pays.


Des bergers massaïs avec leur bétail dans la Lake Natron Game Controlled Area. Image par Marco Simoncelli/Afrique XXI/Media. Tanzanie.

« La stratĂ©gie du gouvernement de ces dernières annĂ©es n’a rien Ă  voir avec la protection de la nature. Ce Ă  quoi nous assistons dans le nord du pays, c’est Ă  un vĂ©ritable mĂ©canisme d’accaparement des terres par les autoritĂ©s Â», dĂ©clare Joseph Oleshengay, soulignant que derrière la rhĂ©torique de la conservation se cachent des intĂ©rĂŞts Ă©conomiques – tourisme, chasse ou projets de crĂ©dits carbone. Â« L’idĂ©e est de vider les territoires pour les convertir en quelque chose qui rapporte de l’argent Â», poursuit l’avocat, en expliquant que ces dynamiques ont des effets dĂ©vastateurs sur les communautĂ©s. Â« La libertĂ© de mouvement et d’expression est restreinte, et, dans les pires cas, nous sommes tĂ©moins d’expulsions massives. Â»

Une liberté de circulation entravée

Le point commun de toutes ces zones menacĂ©es de conversion en Game Reserve est leur emplacement : elles se trouvent sur des corridors fauniques, Ă  proximitĂ© de grands parcs nationaux et près de la frontière kĂ©nyane. Ce facteur affecte particulièrement les communautĂ©s massaĂŻs, autrefois libres de circuler entre les deux pays Ă  la recherche de pâturages.

La Montagne de Dieu, ou Ol’doinyo Lengai pour les MassaĂŻs, est un volcan actif qui s’élève abruptement Ă  quelques kilomètres du village d’Engaresero, dans le nord de la Tanzanie. Ă€ ses pieds s’étend le lac Natron, un lac salĂ© qui constitue le principal sanctuaire de reproduction au monde pour les flamants nains. Environ 75 % de la population mondiale de cette espèce – la plus petite et la plus nombreuse de la famille, reconnaissable Ă  son plumage rose vif â€“ y niche chaque annĂ©e.


Une jeune Massaï traverse un ruisseau dans le village d’Engaresero, au cœur de la Lake Natron Game Controlled Area. Ces cours d’eau sont essentiels à la survie des hommes, l’eau du lac Natron n’étant pas potable. Image par Marco Simoncelli/Afrique XXI/Media. Tanzanie.

« Engaresero et la zone environnante sont des lieux malchanceux. Depuis des annĂ©es, le gouvernement tente d’en expulser les habitants car, d’un point de vue touristique, la rĂ©gion occupe une position stratĂ©gique Â», explique Navaya Ole Ndaskoi, membre de l’ONG Pingo. Le territoire adjacent au lac, environ 7 800 km², est dĂ©jĂ  classĂ© comme Game Controlled Area. Ă€ l’intĂ©rieur se trouvent quatre blocs de chasse concĂ©dĂ©s Ă  des compagnies privĂ©es : Adam Clements Safaris, Green Mile Safaris, Robin Hurt Safaris et Kilombero North Safaris. Selon un rapport du ministère des Ressources naturelles et du Tourisme, ces concessions gĂ©nèrent des revenus considĂ©rables, avec des loyers annuels pouvant atteindre 375 000 dollars chacune.

Donald Trump Jr. parmi les clients

Parmi les clients de ces entreprises figurent Ă©galement des personnalitĂ©s de premier plan. Le 8 juin 2023, Donald Trump Jr., fils de l’actuel prĂ©sident des États-Unis, s’est rendu en Tanzanie pour trois semaines, oĂą il a notamment visitĂ© les zones autour du lac Natron. Selon les mĂ©dias locaux et des sources anonymes proches de la Tawa, Trump Jr. aurait dĂ©pensĂ© plus de 100 000 dollars pour son safari, qui incluait plusieurs sessions de chasse intensive.

Mais le ministère tanzanien des Ressources naturelles et du Tourisme semble avoir d’autres projets pour cette rĂ©gion. Le Natron fait partie des zones identifiĂ©es pour la crĂ©ation de nouvelles Game Reserves. Près de 4 000 km² de territoire seraient ainsi convertis en rĂ©serve de chasse exclusive. Une dĂ©cision qui, si elle Ă©tait officiellement approuvĂ©e, bouleverserait la vie de dizaines de milliers de personnes, rĂ©trĂ©cissant encore davantage l’espace vital des communautĂ©s massaĂŻs et compromettant l’équilibre dĂ©licat entre les humains, les animaux et l’environnement.

« Concernant la transformation du lac Natron en rĂ©serve de chasse, nous en avons seulement entendu parler Ă  la tĂ©lĂ©vision Â», confie Nesikar Dausi, habitante d’Engaresero, Ă  l’arrière d’un petit restaurant du village, avant d’ajouter : Â« Nous ne sommes pas contents. Vous avez vu le bassin du lac, c’est lĂ  que nos troupeaux viennent paĂ®tre maintenant. Les animaux ne peuvent pas grimper sur les montagnes rocheuses. Â»

Rendre la vie impossible aux habitants

Bien que la zone ne soit pas encore classĂ©e en Game Reserve, les rangers de la Tawa se comportent comme si c’était le cas. Plusieurs tĂ©moignages recueillis sur le terrain affirment que, ces dernières annĂ©es, les gardes ont commencĂ© Ă  restreindre la libertĂ© de mouvement des communautĂ©s. Â« Nous les avons accueillis, et ils ont pris nos terres par la force. Nous ne sommes mĂŞme plus consultĂ©s. Nous savons dĂ©sormais quelles sont leurs vĂ©ritables intentions. La Tawa n’est pas une bonne voisine. Â»

Au risque d’expulsion et Ă  l’attitude des rangers s’ajoutent les mĂ©thodes utilisĂ©es par les autoritĂ©s nationales pour pousser les populations Ă  partir, comme cela a dĂ©jĂ  Ă©tĂ© observĂ© dans d’autres zones du nord de la Tanzanie, notamment dans l’aire de conservation du Ngorongoro. L’une des premières victimes a Ă©tĂ© l’accès aux services. Depuis 2022, les habitants de ce village reculĂ©, situĂ© Ă  environ huit heures de route d’Arusha, la principale ville de la rĂ©gion, peinent Ă  accĂ©der aux soins mĂ©dicaux.

« En cas de grossesse compliquĂ©e, nous pouvions auparavant appeler le service mĂ©dical aĂ©rien. Aujourd’hui, il n’est plus autorisĂ© Ă  atterrir sur la piste du village Â», raconte Nesikar Dausi, avant de conclure : Â« Nous sommes obligĂ©s d’appeler une ambulance par la route et il faut avoir l’argent pour ça sous la main. Â» Elle fait allusion Ă  la dĂ©cision unilatĂ©rale de l’autoritĂ© tanzanienne de l’aviation civile de suspendre les autorisations de vol du Flying Medical Service, une organisation Ă  but non lucratif active depuis quarante ans dans le nord de la Tanzanie. Celle-ci assurait gratuitement l’accès aux soins mĂ©dicaux pour environ 30 000 patients par an, en plus de distribuer des vaccins dans des zones isolĂ©es.

Des intérêts émiratis

Pour beaucoup, ce service aĂ©rien reprĂ©sentait la seule chance de survie. C’est le cas de Nalotwesha, 28 ans, une femme massaĂŻ du village reculĂ© de Napandi, près du lac Natron, victime de deux AVC. Un vol mĂ©dical d’urgence l’avait sauvĂ©e la première fois, mais, la deuxième fois, les avions Ă©taient dĂ©jĂ  clouĂ©s au sol. Â« Aujourd’hui, beaucoup de gens tombent gravement malades parce que ce service n’existe plus. L’avion nous donnait de l’espoir. Maintenant, nous sommes abandonnĂ©s. Dans notre village, il n’y a ni mĂ©decins ni mĂ©dicaments Â», se lamente-t-elle. Â« J’ai dĂ» trouver un autre moyen pour rejoindre Arusha, mais il Ă©tait trop tard. Â» Ă€ cause du retard accusĂ© dans les soins, Nalotwesha est restĂ©e partiellement paralysĂ©e. Elle vit dĂ©sormais près de l’hĂ´pital d’Arusha, oĂą elle suit une rééducation.


Nalotwesha, une jeune Massaï du village reculé de Napandi, près du lac Natron, victime de deux AVC. Secourue la première fois par le Flying Medical Service, mais pas la deuxième fois, faute d’autorisation de vol. Image par Marco Simoncelli/Afrique XXI/Media. Tanzanie.

Bien qu’en augmentation, les revenus de la chasse dans les Game Reserves ne reprĂ©sentent qu’une fraction minime des bĂ©nĂ©fices totaux du tourisme en Tanzanie. Pourtant, derrière l’expansion de ces zones protĂ©gĂ©es se cachent des intĂ©rĂŞts qui vont bien au-delĂ  de la conservation de l’environnement. Dans le nord du pays, la protection de la nature s’entrelace avec des stratĂ©gies politiques et des intĂ©rĂŞts Ă©conomiques internationaux : le cas de Pololeti en est un exemple emblĂ©matique. L’octroi de la concession peut aussi se lire Ă  la lumière des liens et des investissements provenant des Émirats arabes unis, un pays de plus en plus actif en Afrique de l’Est, et en particulier en Tanzanie, dans des secteurs clĂ©s tels que la construction d’infrastructures, la logistique et l’énergie.

De plus en plus souvent, ces rĂ©serves deviennent des plateformes pour des modèles Ă©conomiques hybrides. Ă€ cĂ´tĂ© de la chasse s’y multiplient les initiatives de crĂ©dits carbone, les programmes de compensation Ă©cologique et les safaris photographiques de luxe, gĂ©rĂ©s par des opĂ©rateurs privĂ©s qui cherchent Ă  transformer la nature en une expĂ©rience exclusive.

« Les animaux comptent davantage que les hommes Â»

Un exemple emblĂ©matique de rĂ©serve combinant chasse et tourisme est celui des Game Reserves Ikorongo et Grumeti, Ă  l’ouest du parc national du Serengeti. La zone est gĂ©rĂ©e par la Grumeti Fund (anciennement VIP Hunting Safaris Club), une organisation Ă  but non lucratif fondĂ©e en 2002 par le philanthrope amĂ©ricain Paul Tudor Jones II, qui collecte des fonds aux États-Unis par le biais de l’African Community & Conservation Foundation (ACCF) – afin que les dons soient reconnus et bĂ©nĂ©ficient d’avantages fiscaux â€“ et gère une superficie de 1 400 km² Ă  travers des projets d’aide aux communautĂ©s, d’éducation et de conservation.


Des Massaïs négocient l’achat et la vente de bétail au marché hebdomadaire de Wasso, dans la zone de Loliondo. Image par Marco Simoncelli/Afrique XXI/Media. Tanzanie.

La concession touristique dans la zone est confiĂ©e Ă  Singita, une sociĂ©tĂ© sud-africaine qui possède des lodges ultra-luxueux sur tout le continent. Les chambres de la rĂ©serve atteignent jusqu’à plus de 4 300 euros la nuit. Une partie du coĂ»t va Ă  la conservation de la zone et aux autoritĂ©s compĂ©tentes de la Tawa (entre 5 % et 24 %, selon les chiffres nationaux). Plusieurs organisations, dont le Legal and Human Rights Center (LHRC), qui fournit une assistance juridique aux communautĂ©s, ont critiquĂ© ce modèle pour l’absence de consultation des communautĂ©s massaĂŻs, son impact nĂ©gatif sur les moyens de subsistance et des profits qui vont plutĂ´t Ă  l’industrie touristique de luxe qu’aux populations locales. Â« Les animaux comptent davantage que les hommes en Tanzanie Â», a ainsi dĂ©plorĂ© Helen Kijo-Bisimba, l’ex-directrice exĂ©cutive du LHRC, en 2010.

Ă€ la suite de l’expansion de la rĂ©serve, en octobre 2001, qui a donnĂ© lieu Ă  des violences, notamment l’incendie d’habitations traditionnelles massaĂŻs, plus de 132 familles ont perdu leurs maisons. Les communautĂ©s dĂ©noncent Ă©galement leur exclusion du processus dĂ©cisionnel et accusent le Grumeti Fund d’avoir participĂ© aux opĂ©rations d’expulsion. L’organisation Ă©tats-unienne a toujours niĂ© ces accusations.

Bien que le procès intentĂ© par le LHRC ait produit certains rĂ©sultats – notamment une dĂ©cision de la Commission tanzanienne des droits de l’homme et de la Cour d’appel ordonnant au gouvernement de dĂ©dommager les communautĂ©s et de leur permettre de retourner sur leurs terres â€“, les MassaĂŻs n’ont jamais pu rĂ©cupĂ©rer leurs foyers, et 800 d’entre eux attendent encore leurs compensations. En effet, aucun mĂ©canisme d’exĂ©cution n’a Ă©tĂ© activĂ© par l’État, et les autoritĂ©s ont estimĂ© que les transformations intervenues depuis rendaient le retour « impraticable Â».

Une militarisation des rangers contre les MassaĂŻs

Mais cette zone illustre aussi un autre aspect opaque des politiques mises en œuvre par les autorités tanzaniennes dans toute la région. Après l’expulsion forcée des communautés, la réserve a connu une forte militarisation au prétexte de la lutte anti-braconnage et de la lutte contre le trafic d’ivoire ou de peaux. Dans les réserves de chasse du nord de la Tanzanie se cache souvent, en effet, un important financement destiné aux rangers de la Tawa.

Ă€ Grumeti, le Grumeti Fund et l’African Community & Conservation Foundation, comme le montrent leurs sites web, ont fait don d’équipements et de vĂ©hicules pour le contrĂ´le du territoire : drones, matĂ©riel high-tech, radios numĂ©riques, logiciels de reconnaissance et unitĂ©s cynophiles. Le rĂ©sultat est la crĂ©ation d’une forteresse dont les MassaĂŻs sont exclus. Toute tentative d’intrusion entraĂ®ne arrestation et accusations graves de braconnage.

Le plan d’expansion des Game Reserves en Tanzanie s’inscrit dans un dĂ©bat plus large sur la manière de financer la conservation de la nature et de faire face Ă  la crise environnementale mondiale. La chasse, en particulier, divise experts et institutions.

Savanes inaccessibles et villages proscrits

En faveur de ce modèle se trouvent des fondations et des organisations, locales et internationales, qui le considèrent comme une forme d’économie durable. Â« Mettre fin Ă  la chasse aux trophĂ©es sans financements alternatifs reviendrait Ă  transformer les rĂ©serves en champs de maĂŻs et en fermes d’élevage en quelques mois Â», affirme Tim Davenport, directeur Afrique de Re:wild, une association cofondĂ©e par Leonardo DiCaprio. Pour lui, les Game Reserves constituent une barrière contre la perte d’habitats et de biodiversitĂ©.

Une vision contestĂ©e par Bram BĂĽscher, prĂ©sident du dĂ©partement de sociologie du dĂ©veloppement et du changement Ă  l’UniversitĂ© de Wageningen, dans les Pays-Bas. Â« Depuis 1960, le nombre de zones protĂ©gĂ©es a Ă©tĂ© multipliĂ© par dix ou quinze, et les fonds pour la conservation n’ont jamais Ă©tĂ© aussi Ă©levĂ©s. Pourtant, la crise de l’extinction s’est aggravĂ©e Â», observe-t-il. Le professeur souligne que le système favorise la protection d’espèces emblĂ©matiques, tout en ignorant l’effondrement plus large des Ă©cosystèmes : Â« De nombreux insectes, amphibiens et petits mammifères disparaissent, mais ils ne font pas partie des prioritĂ©s Ă©conomiques du modèle actuel. Â»

Au milieu de cette controverse demeurent les communautés massaïs, suspendues entre ceux qui les considèrent comme un obstacle à la conservation et ceux qui voudraient les faire reconnaître comme les véritables gardiens d’une autre forme de protection de la nature.

Aujourd’hui, sur le terrain, dans le nord de la Tanzanie, se dressent des frontières toujours plus marquĂ©es : entre savanes inaccessibles et villages proscrits, oĂą Ă©lĂ©phants, girafes et zèbres fournissent le dĂ©cor d’une nature transformĂ©e en patrimoine Ă  monĂ©tiser.


Ce projet a été financé par le Pulitzer Center on Reporting Crisis et le Fonds pour le journalisme d’investigation en Europe (IJ4EU).

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