This article was originally written in French and published in Liberation. The key points of this article are presented in English below, followed by the original version of the story. For a full English version of this article, please click on the “Translate page with Google” button on the upper right-hand side.
Key Points
- In its 15 years of existence, South Sudan, the world’s youngest country, has known almost nothing but war. Independence, achieved after decades of war and hundreds of thousands of deaths, was supposed to mark the beginning of a new chapter.
- With the first elections—which have been postponed time and again—approaching, tensions have once again escalated.
- In Akobo, the stronghold of one of President Salva Kiir’s main opponents, women are the first to pay the price. In a series of displacements, they're forced to carry their children, find water, food, and shelter, then retrace their steps when the front line recedes, or flee again when it draws near. This is a war fought by men, waged in the name of power struggles, yet women bear a large part of its burden.
- Meanwhile, climate change and widespread flooding are transforming the dynamics of conflict. Pastoralist communities are being displaced and grazing lands are being destroyed.

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Soudan du Sud : «Avant nous vivions bien, puis notre village a été pillé»

En quinze années d’existence, le pays le plus jeune du monde n’a quasiment connu que la guerre. A Akobo, fief de l’un des principaux opposants au président Salva Kiir, les femmes sont les premières à en payer le prix.
Elle hurle. Allongée sur le lit, une robe jaune remontée sur les jambes, elle pousse de toutes ses forces. C’est son premier enfant. «Plus fort !» Priscilla Wangare Wambugu, sage-femme responsable pour l’ONG Médecins sans frontières (MSF), l’encourage d’une voix ferme. Son visage est tendu, ses traits tirés.
Elle sait qu’ici, une complication peut vite tourner à la catastrophe. L’hôpital d’Akobo, dans l’est du Soudan du Sud, a été pillé. Il manque des lits, du matériel, des médicaments. Le personnel n’est plus payé par l’Etat. Quelques semaines plus tôt, les femmes accouchaient à même le sol. «Pour l’instant, nous avons évité le pire, dit la sage-femme. Mais nous n’avons toujours pas de quoi pratiquer une césarienne. Alors je peux juste prier pour que ce ne soit pas nécessaire.»

Nyadiew Yien, 20 ans, pousse encore. A son poignet droit, un bracelet de perles aux couleurs du drapeau sud-soudanais. Puis le bébé est là. Quelques tapes sur le dos. Un court silence tendu. Et le nouveau-né pousse son premier cri. C’est un garçon. Enfanté dans la douleur, comme son pays.
Les femmes portent le fardeau de la guerre
Il y a quinze ans, le Soudan du Sud devenait le plus jeune Etat du monde. L’indépendance, obtenue après des décennies de guerre et des centaines de milliers de morts, devait ouvrir une nouvelle page. Mais deux ans plus tard, le pays a replongé dans la guerre civile.
Le conflit fratricide est né, en 2013, d’une lutte de pouvoir entre le président Salva Kiir et le premier vice-président Riek Machar, sur fond de tensions politiques et de rivalités entre leurs communautés, les Dinka et les Nuer, les deux plus grands groupes ethniques du Soudan du Sud. Depuis un nouvel accord de paix, signé en 2018, les hostilités n’ont jamais complètement cessé, faisant craindre une nouvelle guerre ouverte. A l’approche des premières élections, maintes fois repoussées, les tensions sont à nouveau montées d’un cran.

Akobo s’étire au bord de la rivière. Les routes de terre, bordées de margousiers, se transforment en boue noire glissante et épaisse dès qu’il pleut. En mars, en vue d’une offensive, l’armée sud-soudanaise a ordonné aux civils et aux humanitaires de quitter la région, un bastion de l’opposition, fidèle à Riek Machar, aujourd’hui suspendu de ses fonctions et assigné à résidence. Environ 200 000 personnes ont fui, dont 100 000 vers l’Ethiopie voisine. Un exode massif : pendant plus de deux mois, de mars à mai, Akobo a été quasiment vidée de sa population civile.
«Il n’y avait rien à manger en Ethiopie. Nous dormions sous les arbres», raconte Nyapuoth Chuol, assise sur un drap orange devant l’un des bâtiments de l’hôpital, soutenu par MSF. Elle tient son fils Mana dans les bras, cherchant un peu de fraîcheur à l’extérieur de la salle de soins, étouffante de chaleur. Le petit garçon est nu et décharné. Son corps est osseux, ses bras frêles, son regard brumeux. «Quand nous sommes revenus en mai, énormément d’enfants étaient malnutris. Beaucoup sont morts en Ethiopie», dit Kulang Wal, assistant médical, alors qu’il place l’enfant dans une bassine de plastique reliée à une balance.

A 5 ans, Mana pèse à peine 10 kg, beaucoup trop peu. Il souffre de malnutrition et de tuberculose. Il est fiévreux, il tousse. «Avant, nous vivions bien. On cultivait du sorgho, du maïs, des haricots… Puis notre village a été incendié et le bétail a été volé», témoigne sa mère. Une succession de déplacements, difficiles à retracer tant ils se ressemblent et que les souvenirs s’emmêlent. A chaque fois, pour ces femmes, il a fallu porter les enfants, trouver de l’eau, de quoi manger, un abri… Puis refaire le chemin inverse lorsque le front s’éloigne, ou fuir à nouveau lorsqu’il se rapproche. Une guerre d’hommes, menée au nom de luttes de pouvoir, dont elles portent une grande partie du fardeau.
Survie sous perfusion humanitaire
«J’ai vraiment cru que j’allais le perdre, lui aussi. Il ne parvenait même plus à ouvrir les yeux», raconte Nyanjang Puk. Elle parle de son fils, Buom, 2 ans, assis sur ses genoux, qui suce un sachet de pâte d’arachide. Dans leur exode, son mari a été tué. Depuis, elle est seule pour subvenir aux besoins de la famille. Elle collecte du bois, pour le revendre au marché, dans la brousse où les femmes sont particulièrement exposées aux agressions. Ses jambes sont maigres, ses clavicules saillantes. «Je me prive. Mes deux autres enfants, s’ils doivent sauter un repas, ils survivront. Mais lui, il doit manger tous les jours», insiste-t-elle.

A Akobo, la population survit sous perfusion humanitaire. Les coupes drastiques dans les financements internationaux s’ajoutent à une insécurité persistante. Dans ce contexte, les rares organisations humanitaires présentes font face à des besoins immenses.
En face de l’hôpital, une école tombe en ruine. Le bâtiment, une construction en briques datant de l’époque coloniale, a lui aussi été saccagé. Dans les salles de classe, il n’y a plus que des bancs épars. Pour les plus jeunes, en grande majorité des garçons, les leçons se donnent sous un arbre. «Les enfants sont traumatisés. Ils ont aussi manqué plusieurs mois de cours», observe un instituteur.
Sur le site où vient de commencer une distribution de nourriture, les files s’allongent. «Les moyens de subsistance ont été détruits, les gens dépendent entièrement de l’aide alimentaire, explique Mac Yuang, chef d’équipe pour le Programme alimentaire mondial des Nations Unies. Nous avons enregistré toutes les personnes présentes sur le site et envoyé 23 camions. Ça a pris trois semaines pour qu’ils arrivent.» Des denrées ont également été envoyées depuis l’Ethiopie, par bateau. Dans cette région isolée et difficile d’accès, acheminer les marchandises est un défi permanent. Pendant la saison des pluies, les routes deviennent impraticables, le parachutage de vivres est hors de prix, la logistique est complexe.
Nyawech Malueth, mère de six enfants, patiente sous un soleil de plomb pour recevoir sa ration. Les coupons sont vérifiés, puis les sacs hissés sur les épaules ou portés dans des brouettes. Sur ses joues, les scarifications traditionnelles de la communauté Nuer forment des points réguliers. «Nous avons reçu un demi-sac de sorgho, dit-elle. Nous sommes épuisés. Nous avons attendu pendant des heures dans la file. Et cette nourriture ne suffira peut-être pas. Avant, on cultivait. Aujourd’hui, on est là, et on attend.»
La violence aussi se vend à la pièce
Une voiture fonce, chargée de passagers. Un impact de balle est visible sur le pare-brise, la carrosserie a été fraîchement repeinte en blanc mais les rétroviseurs sont toujours couverts de motifs militaires. Les véhicules abandonnés par l’armée lorsque l’opposition a repris la ville, en avril, ont été reconvertis en taxis.
Une autre famille est assise dans un rare coin d’ombre offert par un arbre. Nyalak Wach, 45 ans, est là avec sa grand-mère, qui tient une canne sur ses genoux. En mars, elle a quitté la ville avec ses cinq enfants. Arrivée en Ethiopie, elle s’est aperçue que la vieille femme n’était pas avec eux. «Je l’avais laissée derrière. J’ai confié mes enfants à ma sœur et je suis retournée la chercher. Elle marchait lentement. Le trajet a pris plusieurs jours.» Là-bas, son mari est tombé malade. Il n’en est pas revenu.

Pour ceux qui rentrent, il ne reste souvent presque rien. Nyalak a cherché, parmi les débris, dans les hautes herbes autour de sa maison, une marmite ou une couverture qui auraient été oubliées. Elle est demeurée les mains vides. Sur le marché, les étals sont peu garnis. Tout se vend en petite quantité : un filet d’huile dans un sachet, deux pincées de sel, un oignon, une poignée de céréales. Juste assez pour tenir jusqu’au prochain repas. A côté d’un paquet de biscuits énergétiques – probablement distribués par une ONG –, des munitions se bradent à l’unité : environ 2 euros la balle. La violence aussi se vend à la pièce.
Sur la route, un homme avance par petits bonds, appuyé sur deux béquilles. Il lui manque une jambe, amputée au-dessus du genou. Deux femmes préparent le thé dans la fumée d’un brasero de charbon. Un des clients, assis sur une chaise en plastique, a posé son fusil automatique à même le sol. La guerre n’est jamais très loin, les armes non plus.
Alors que le soir tombe, un long troupeau de vaches passe, de retour des pâturages, mené par des bergers, kalachnikov en bandoulière. Le bétail, au Soudan du Sud, est précieux. Il donne un statut, constitue un héritage familial et permet de payer une dot pour se marier. On compte ses bêtes, comme ailleurs on compte ses économies. «Les vaches sont un cadeau de Dieu. Sans troupeau, un homme est pauvre», dit un vieil homme, qui porte un t-shirt d’une agence onusienne et s’occupe à retourner à la main les bouses pour les faire sécher. Mais cette richesse est aussi une source de convoitise et de violence. Les razzias de bétail font régulièrement des victimes, et les affrontements autour des troupeaux entretiennent un cycle de représailles entre communautés, à coups d’AK-47.

Sur le chemin qui mène à la maternité, une femme s’effondre. Elle vient d’accoucher à seulement quelques pas de l’entrée. Deux autres femmes la soutiennent, titubante, sur les derniers mètres. Dans le couloir, le placenta est resté là, sur le béton. Une femme de ménage s’empare d’un seau d’eau et nettoie le sol.Dans la chambre voisine, un père vient d’arriver. Sa fille est née quelques heures plus tôt. «J’espérais un garçon, avoue-t-il. C’est normal pour un homme.»