A Antananarivo, plusieurs milliers d’annotateurs «exercent» chaque jour les technologies fabriquées en France et aux Etats-Unis. Un travail difficile et mal payé, qui reste toutefois une opportunité dans un des pays les plus pauvres du monde.

- Madagascar est devenue un maillon essentiel de la chaîne de production de l'IA: sans les annotateurs aucune IA ne pourrait fonctionner. A Antananarivo, des milliers de travailleurs malgaches décrivent ainsi jusqu'à 500 images/vidéos par jour pour «entraîner» les IA étrangères.
- Ces annotateurs subissent une forte pression et une surveillance constante, les managers les menaçant d'être «remplaçables» à la moindre erreur.
- Cependant, certains annotateurs expérimentés parviennent à tirer leur épingle du jeu en se formant et en créant des réseaux pour accéder aux meilleures offres.
Il n’est pas encore midi. L’effervescence bat son plein dans les rues bondées d’Ampandrana, quartier du 3e arrondissement d’Antananarivo, à Madagascar. En bordure de route, une myriade de marchands ambulants alpaguent les passants au milieu des gaz d’échappement. Les mototaxis, les seuls à pouvoir naviguer rapidement dans les rues embouteillées, négocient la course au prix fort. Dans la ville, enlisée dans une crise de l’emploi, l’argent se gagne le plus souvent au jour le jour et en plein soleil. Beaucoup plus rarement, derrière un écran.
C’est pourtant le cas chez TelesourcIA. Parking au rez-de-chaussée, quatre étages de bureaux et d’open spaces, les locaux de l’entreprise d’annotation de données surplombent la rue bruyante. Comme la plupart de ses concurrents, la société malgache fait ses premiers pas en tant que centre d’appels en 2015, au moment où le marché devient porteur. La même année, un des GAFAM l’approche. L’entreprise américaine cherche à délocaliser son activité d’annotation de données. Sur l’île, l’activité, qui consiste à labelliser des jeux de données, est encore méconnue. TelesourcIA se retrouve propulsée dans un nouveau secteur. «Pour nous, c’était du charabia», se souvient Haingo Rasolofonjoa, le directeur général de l’entreprise.
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De l'envie de créer de l'emploi
Dix ans plus tard, cet ingénieur, diplômé en France et titulaire d’une maîtrise en administration des affaires (MBA) aux Etats-Unis, y voit un véritable «cadeau du ciel». L’entreprise, l’une des plus anciennes du genre, fait partie des leaders de ce secteur ultra-concurrentiel dominé par une dizaine de sociétés financées par des étrangers. «C’est à partir de ce constat-là que notre entreprise a été créée, rembobine Haingo Rasolofonjoa. On veut créer de l’emploi pour nos compatriotes et qu’ils soient fiers de travailler pour des grands groupes internationaux.»

Costume en lin ajusté, le directeur général s’engouffre dans les étages. La compagnie emploie 250 personnes. Quand la demande est forte, elle peut faire travailler jusqu’à 300 personnes. Les coupures de courant sont régulières. Pour parer à toute éventualité, plusieurs dizaines de milliers de francs ont été dépensés dans un nouveau groupe électrogène. «L’un des gros défis, c’est le réseau», assure Reza Amilary, directeur commercial et lui aussi actionnaire. En plus de Starlink, un réseau d’internet satellitaire commercialisé par Elon Musk, l’entreprise souscrit à trois opérateurs locaux. «On a l’habitude de dire que Madagascar a le réseau internet le plus efficace d’Afrique, rit Reza, mais c’est aussi le plus cher.»
Des infirmiers derrière l’écran
C’est l’heure de la pause. L’open space est à moitié vide. La fenêtre s’ouvre sur les toits en tôle colorés de la ville. Une trentaine d’employés ne quittent pas leur écran des yeux. Ces annotateurs, les travailleurs qui apprennent à l’IA à fonctionner, mesurent, analysent et décrivent jusqu’à 500 images ou vidéos par jour. Des millions de clics quotidiens derrière lesquels se cachent des comptables ou encore des infirmiers qui, faute d’opportunités dans leur secteur de formation, ont fini par se convertir à l’annotation de données. «Lors de nos enquêtes, nous avons constaté que 75% des annotateurs avec qui nous avons échangé étaient allés à l’université», remarque le sociologue Clément Le Ludec qui documente depuis 2020, en binôme avec son confrère Maxime Cornet, le quotidien des petites mains de l’IA à Madagascar. Des profils aussi prisés pour des compétences bien spécifiques. Récemment, l’entreprise a dû recruter 12 podologues, chargés d’analyser des clichés de malformation de pieds.
«Notre client principal recherche la sensibilité humaine, reprend le directeur général. son algorithme va pouvoir imiter les réactions, sentir les nuances et même les erreurs de nos employés pour pouvoir se corriger.» La main droite vissée sur sa souris d’ordinateur, Vony, 38 ans, mesure et renseigne la forme d’objets de décoration vendus sur un site en ligne. En arrière-plan, un logiciel enregistre sa productivité et vérifie qu’elle fait son travail. «Il nous arrive de mettre de la musique dans l’open space pour enlever la frustration des agents», confie Onjaharisoa Nomenjanahary, le contrôleur chargé de veiller à la qualité des annotations. Lui-même reconnaît un travail usant, même dans les conditions avantageuses vantées par TelesourcIA. Dans un pays où huit actifs sur dix vivent d’activités informelles, la stabilité d’un emploi de bureau comme celui-ci est perçue comme un privilège.

Dézoomons. Depuis trois décennies, Madagascar vit au rythme de l’externalisation. Au début des années 1990, le gouvernement instaure une politique de zones franches. Les entreprises qui s’y installent, tant que leur production se destine à l’importation, bénéficient d’importants avantages fiscaux. Au début des années 2010, l’ancienne colonie française se distingue en devenant le paradis du call center. Les entreprises francophones ont à l’époque déjà l’habitude d’externaliser leurs services clients, en général au Maghreb.
Tandis que les Printemps arabes déstabilisent l’économie des pays historiques du call, la fibre se déploie à Madagascar. Le coût du travail est faible, la législation permet de faire travailler un téléopérateur 40 heures par semaine, la capitale accueille un large vivier de locuteurs français en recherche d’emploi. Les géants du secteur, bientôt suivis par des entreprises françaises qui délocalisent directement auprès de prestataires locaux, adoptent définitivement l’île comme destination privilégiée quand il s’agit de délocaliser.
L’externalisation devient le fer de lance de l’économie malgache. En 2017, selon les chiffres de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), elle représente 417,5 millions de dollars sur les 13,72 milliards du PIB malgache. L’île, avec 73 millions de dollars issus de la délocalisation de services numériques, se place deuxième au classement des destinations francophones d’externalisation. Au tournant de la décennie, quand le grand public commence à peine à s’intéresser à l’intelligence artificielle, Madagascar est prête. «En 2020, quand je commencerai à travailler sur l’annotation, se souvient Clément Le Ludec, les entreprises qui se lancent sur ce segment ont souvent une activité liée au call center. Elles cherchent à se diversifier.»
L’IA n’apprend pas vite
Cinq ans plus tard, la tendance s’est amplifiée. Route des hydrocarbures, du nom des géants pétroliers qui y ont établi leurs sièges sociaux, on ne compte plus les entreprises qui opèrent dans le secteur de l’annotation de données. A l’échelle globale, selon les chiffres de l’Economic Development Board of Madagascar (EDBM), une agence publique malgache, plus de 80% des entreprises franches d’externalisation auraient une activité en lien avec le secteur. Comme l’Inde et d’autres pays francophones d’Afrique, l’île de Madagascar est devenue un maillon essentiel de la chaîne de production de l’intelligence artificielle. «Il n’y a pas d’intelligence artificielle sans les annotateurs, pointe Clément Le Ludec. C’est leur travail qui permet de construire les corpus d’apprentissage derrière l’intelligence artificielle.»
L’IA n’apprend pas vite. Il faut lui expliquer longtemps. Des millions d’images de lunettes sont nécessaires pour qu’un logiciel soit capable d’en reconnaître ensuite. Les chatbots dont se servent les entreprises pour répondre aux questions des clients s’appuient sur des quantités de données encore plus titanesques. Des algorithmes utilisés pour prédire les fluctuations de la production européenne d’énergie aux logiciels d’analyse automatique d’images, toutes les technologies d’IA reposent sur d’immenses quantités de données nécessaires à son apprentissage. Avant d’entraîner les modèles, il y a presque toujours une intervention humaine, une vague de petites mains dont le travail consiste à décrire et annoter les données que l’IA ingère. «Il faut dégonfler l’image de l’IA automatique, assène Clément Le Ludec. Il y a des gens qui mettent en œuvre ces technologies, qui travaillent pour les faire fonctionner et qui corrigent ce qui se passe mal.»
Les nouvelles usines à clics
A quoi ressemble vraiment le quotidien de ces nouveaux ouvriers numériques? Accoudé à la table d’un fast-food, Kuma, 26 ans, ne se plaint pas. «L’annotation, c’est très facile. Tout le monde peut réussir à condition de maîtriser un peu la souris», lâche-t-il, sourire en coin. Passé par plusieurs entreprises de premier plan, il est peu à peu monté en grade et en compétence. Il occupe aujourd’hui des fonctions de coordination et de contrôle. En parallèle de son travail, il anime un groupe Facebook de 3000 membres réunissant des professionnels du secteur. Offres d’emploi, questions sur les entreprises à rejoindre et celles à éviter, invitations à des séances de recrutement collectif: c’est en ligne qu’une partie de la communauté s’organise. «C’est une passion, je veux montrer aux gens que c’est possible de trouver du travail», explique-t-il quand on lui demande pourquoi il passe des heures à relayer en ligne les annonces publiées par les entreprises de la capitale. Et il tire au passage son épingle du jeu. «S’il y a une bonne offre, je suis le premier à le savoir», révèle celui qui organise aussi des formations accessibles pour 20 000 ariary (un peu moins de 4 francs) afin d'aider les annotateurs à réussir leur embauche.

A Analakely, Tojo, 35 ans, raconte une réalité bien différente. Annotateur pour l’un des leaders locaux, le père de famille gagne 350 000 ariary par mois (65 francs), à peine de quoi survivre, étouffé par la hausse du prix du riz, de l’huile et du carburant. «Je suis un simple agent, je suis les règles et je ne me plains pas. En quelque sorte, j’essaie d’être un modèle.» Pris dans l’engrenage de la précarité, il est peu à peu devenu l’un des bons soldats du système de l’IA. Sur le plateau, vaste espace de travail où les écrans d’ordinateur s’étalent à perte de vue, un millier d’agents annotent les uns à côté des autres avec une obligation de résultat: 700 images à traiter chaque jour. Pour y parvenir, les tâches s’enchaînent et, avec elles, les coups de pression des encadrants. «Tout le monde est remplaçable», lancent les managers aux mauvais éléments à qui on ne pardonne qu’une infime marge d’erreur. Privés de téléphone, les employés sont conditionnés à ne pas faire de vagues et à souffrir en silence. Pour faire passer les maux de tête, devenus légion sur place, les agents troquent entre eux des cachets de paracétamol. «J’en ai toujours avec moi, livre Tojo. Souvent, les migraines se déclenchent en fin de journée à force de regarder l’écran mais aussi, selon moi, à cause du stress.»
L’organisation que décrit Tojo n’a rien d’unique. Qu’ils travaillent pour des géants du secteur ou de plus petites structures au fonctionnement opaque, la quinzaine d’annotateurs avec qui nous avons échangé racontent leur quotidien: une organisation du travail rigide, une productivité suivie à la minute et des patrons peu scrupuleux qui tirent profit d’un roulement continu de travailleurs mal payés et parfois non déclarés. Toavina, 29 ans, annotateur pendant trois ans, officiait pour une boîte du genre. Il était chargé de repérer des actes de vols sur des vidéos issues de supermarchés européens. «On recevait des extraits de vidéosurveillance d’un supermarché qui faisaient entre dix et vingt secondes. En moins d’une minute, on devait dire si la personne qu’on voyait à l’écran avait ou pas volé quelque chose.»
Installée dans une villa aménagée de la capitale, l’entreprise qui l’emploie a peu de frais fixes. Pourtant, le salaire y dépasse rarement les 300 000 ariary (55 francs), quand le seuil du revenu minimum légal est fixé à 250 000 ariary (45 francs) à Madagascar. Arrivé heureux d’avoir trouvé un poste déclaré, l’employé voit ses espoirs s’envoler quand il découvre les pratiques réelles de son employeur. «Sur le papier, tu as accès à l’Ostie (l’équivalent de la Sécurité sociale). Mais il y avait un budget médical limité réservé aux employés, se souvient-il. Si tu tombes malade au mauvais moment, pas de chance, tes médicaments ne sont pas remboursés.» Comme nombre d’agents, usés, Toavina a fini par se détourner définitivement de l’annotation.
De l'argent qui va dans les poches d'entreporises françaises
Kuma, lui, se sent de plus en plus en colère. «C’est un peu de l’arnaque. Je me souviens d’un projet qui valait 65 000 francs. Et les annotateurs ne gagnent même pas 90 francs par tête.» Facturé entre 470 et 1400 francs par mois, le travail des annotateurs malgaches sert des réussites bien réelles. Le média en ligne francophone Loopsider, la start-up française spécialiste de la vidéosurveillance algorithmique XXII ou encore le Ministère français des finances font partie des nombreuses entreprises ou institutions externalisant à Madagascar.
A l’autre bout de la chaîne, les importants bénéfices réalisés par les entreprises d’externalisation ne profitent même pas aux entrepreneurs malgaches. Comme l’explique Clément Le Ludec dans sa thèse, plus de la moitié des entreprises d’annotations à Madagascar seraient, directement ou indirectement, la propriété d’entrepreneurs français. Selon l’EDBM, seules trois entreprises franches d’externalisation battaient pavillon malgache en 2022. Et le travail des ouvriers du clic remplit, encore et encore, les poches des entreprises françaises.
