
Dans un pays où moins de 10 % de la population active occupe un emploi légal, le secteur de la tech et de l’IA séduit de plus en plus les jeunes qui se rêvent en Zuckerberg malgache. Mais le gros du secteur reste dominé par des emplois peu qualifiés, payés à la tâche et mal rémunérés, qui assurent seulement la survie.
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Antananarivo, Madagascar, avril 2025. En 2017, selon les chiffres de l’Organisation mondiale du commerce, l’externalisation représentait plus de 3 % du PIB malgache. L’île, avec 73 millions de dollars issus de la délocalisation de services numériques, se classe deuxième au classement des destinations francophones dans ce secteur. À Antananarivo, la capitale, plusieurs dizaines d’entreprises opèrent dans le secteur de l’annotation.

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Cheville ouvrière de l’intelligence artificielle (IA), les annotateurs et annotatrices entraînent l’IA. Huit heures par jour, cinq jours par semaine, ils et elles classent des vidéos, étiquettent des images ou précisent les émotions que laisse transparaître une phrase. Telesourcia, l’une des plus anciennes entreprises du secteur à Madagascar, emploie jusqu’à trois cents annotateurs simultanément.

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Comme la plupart de ses concurrents, la société malgache fait ses premiers pas en tant que centre d’appel en 2015, au moment où le marché devient porteur. Dès 2017, elle bascule dans le secteur de l’annotation. L’entreprise fait partie des leadeurs de ce secteur ultraconcurrentiel, dominé par une dizaine d’entreprises étrangères. Telesourcia est l’une des rares sociétés possédées par des entrepreneurs malgaches.

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Les salarié·es annotent jusqu’à cinq cents images ou vidéos par jour. Derrière ces millions de clics quotidiens se cachent des comptables ou encore des infirmiers, qui, faute d’opportunités dans leur secteur initial, finissent par se convertir à l’annotation de données.
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« Lors de nos enquêtes, nous avons constaté que 75 % des annotateurs avec qui nous avons échangé étaient allés à l’université », détaille le sociologue Clément Le Ludec qui documente depuis 2020, en binôme avec son confrère Maxime Cornet, le quotidien des petites mains de l’IA à Madagascar.

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Telesourcia a bonne réputation. Ses employés sont déclarés, ont accès aux différents systèmes de solidarité et touchent un salaire avoisinant la centaine d’euros. Ailleurs, la rémunération mensuelle peut descendre jusqu’à 60 euros pour un service facturé entre 500 et 1 500 euros au client final.

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Malgré tout, le travail reste difficile. La cadence est surveillée. Comme dans les autres entreprises du secteur, un manageur veille à la bonne exécution des tâches. Onjaharisoa Nomenjanahary est team leadeur chez Telesourcia. Il surveille les annotateurs et contrôle leur travail.

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Le secteur du numérique reste attractif. Kuma, à gauche de la photo, est à l’origine d’un groupe Facebook réunissant plusieurs centaines d’annotateurs de la capitale. Une à deux fois par semaine, il aide des aspirants annotateurs à préparer leurs entretiens de recrutement, une heure de coaching personnel qu’il fait payer une vingtaine d’ariarys (4 euros). « C’est gratuit quand c’est des gens que je connais, glisse-t-il d’une voix enjouée. C’est normal, il faut bien s’entraider. »

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Dans un pays ou 70 % de la population vit en dessous du seuil de pauvreté, devenir annotateur reste une situation enviable. Kuma, entouré de proches, leur a donné rendez-vous pour leur apprendre les rudiments du métier.

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L’un après l’autre, ils détourent des images le plus vite possible pour réussir les tests de rapidité réalisés par les entreprises lors des entretiens d’embauche.

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Sylvie, 21 ans, souhaite devenir annotatrice. Elle s’entraîne avec d’autres jeunes pour passer des entretiens de sélection auprès d’entreprises d’annotation en quête de main-d’œuvre.

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À 25 ans, Clauriot cherche un emploi plus stable. Réussir dans l’annotation lui permettrait de sortir de l’économie informelle et de se projeter dans un avenir moins incertain.

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Le Laboratoire d’intelligence artificielle de Madagascar (Liam) est une organisation à but non lucratif malgache. Ses équipes mènent des travaux de recherche en intelligence artificielle pour transformer les découvertes scientifiques en solutions afin de contribuer au développement de Madagascar. « L’annotation, c’est les bras de l’IA. J’aimerais que l’île puisse aussi en devenir une des têtes pensantes », confie Fitahiana Razafimahenina, président du Liam.

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Law Anthony Randriamaro est ingénieur en automatisme électronique informatique industrielle au sein du Liam. Il travaille sur un projet de capteur automatique pour détecter le manque d’eau dans la culture de la tomate.

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Annotateur depuis 2020, Toavina, 29 ans, a été licencié début 2025. Oworkers, l’entreprise qui l’employait, a mis fin au projet sur lequel il travaillait. Son salaire était de 500 000 ariarys (95 euros) et il annotait une vidéo toutes les quarante secondes, huit heures par jour, cinq jours par semaine. Aujourd’hui, il cherche un emploi. Il souhaite garder l’anonymat.

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Jimmy et Daniel ont quitté leur entreprise d’annotation avec plusieurs années d’expérience, où ils touchaient un salaire de 500 000 ariarys (95 euros) pour décrire des images ou regarder en direct des vidéos de surveillance captées en Europe. Une clause de confidentialité les empêche de donner le nom de leur employeur. Ils souhaitent rester anonymes. « On était des robots », expliquent-ils.
