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Article Publication logo août 23, 2023

Trafic de bois de rose : Les forêts maliennes en péril

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View of Cut Down Trees
Anglais

Journalists look into rosewood trafficking in Senegal.

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Image reproduite avec l'aimable autorisation d'Enquête Plus.

Alors qu’elles ont fait de la lutte contre la corruption un de leur cheval de bataille, les autorités militaires parrainent et encouragent le pillage des forêts du Mali où le bois de rose, communément appelé "bois de Vène", est coupé massivement et exporté vers la Chine, en passant principalement par le port de Dakar. Ce reportage est réalisé par un consortium de journalistes sénégalais qui a vu le jour après une formation sur le journalisme d’investigation initiée par la Plateforme de protection des lanceurs d’alerte en Afrique.  C’est également grâce à l’appui du Rainforest Journalism Fund et du Pulitzer Center que le travail a pu être fait.


Un désastre continu. Contre 25 000 F CFA (environ 45 dollars) offerts à des chefs de village peu soucieux du devenir de leurs communautés, les Chinois arrivent à piller une bonne partie des forêts maliennes, en complicité avec quelques hommes d’affaires véreux et des autorités haut placées. Au plus, leurs intermédiaires déboursent 50 000 F CFA, pour arriver à remplir plusieurs camions. "Cela me fend le cœur. Je ne peux plus me taire", fulmine cette source qui a travaillé dans une scierie à Bamako.

Sous le couvert de l’anonymat, le cœur meurtri, notre interlocuteur exprime son amertume : "C’est très écœurant ; je suis sidéré de voir comment le bois de rose est abattu dans nos forêts. Et ils n’épargnent même pas les jeunes individus. Ils abattent tout sur leur passage, avec la complicité de quelques Maliens qui s’enrichissent au détriment de nos populations qui s’enfoncent dans la pauvreté."    

Malgré les complaintes, malgré le durcissement de la réglementation internationale par la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction (Cites), le trafic de bois continue de plus belle dans ce pays voisin du Sénégal, en proie à l’insécurité et sous le contrôle d’une junte militaire.


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Selon nos sources qui font un suivi permanent des mouvements du trafic illicite, les derniers convois en direction de la Chine enregistrés par le réseau remontent au mois de mars 2023, en toute violation de la réglementation de la Cites. Avec les difficultés sur le chemin de Dakar, les trafiquants se sont détournés vers Nouakchott pour réussir leurs forfaits.  À la question de savoir si du bois passe toujours par Dakar, notre interlocuteur rétorque : "Je ne peux pas dire si du bois passe toujours à Dakar. Ce que je peux assurer, c’est qu’ils continuent de couper et de ravager nos forêts. Les dernières exportations que nous avons notées vers la Chine, c’était au mois de  mars, mais c’était via la Mauritanie et non le Sénégal."

Jusqu’en juin 2022, une bonne partie du bois malien, à l’instar des autres produits de ce pays non côtier, passait par le port de Dakar. "Plus de 7 000 containers au minimum par an pour la Générale industrie du bois. Pour 2019, l’entreprise avait exporté près de 8 000 t", insiste notre source, documents à l’appui.

D’après les estimations des experts contactés par le consortium, un container de bois fait environ 27 t. Il est vendu sur le marché à environ 450 000 F CFA la tonne ; 2 000 dollars en Chine (1 100 000 F CFA). Si l’on se fie donc aux chiffres de 2019, la société avait fait plus de 93 milliards de francs CFA de chiffres d’affaires. Vendu en Chine, la valeur était autour de 416 millions de dollars, soit environ 230 milliards de francs CFA. Une manne financière colossale pour les trafiquants et leurs complices au Mali, qui transitent par Dakar, pour les marchés chinois où le bois de rose est très prisé. Pour nos interlocuteurs, c’était illégal, puisque pour couper le bois, la loi malienne exigeait non seulement un plan d’aménagement des forêts où le bois est coupé, mais également un certain niveau de transformation.

À leur arrivée au pouvoir, les autorités militaires ont corsé les conditions, en prévoyant des seuils et les modalités relatives à cette transformation. Mais ce sont des dispositions qui n’ont jamais été respectées. "Il n’y avait ni plan d’aménagement dans les aires où le bois est coupé, ni de transformation. Deux conditions qui ont toujours été exigées", dénonce notre interlocuteur.

Depuis mars 2022, les clauses ont évolué. Désormais, la Cites a pris une décision de suspension du commerce de  bois de rose dans toute la sous-région de l’Afrique de l’Ouest, à cause de la forte pression sur l’espèce. À partir de l’entrée en vigueur de cette nouvelle réglementation qui a eu lieu au mois de juin de la même année, il faut un avis de commerce non préjudiciable avant toute possibilité d’exportation ; c’est-à-dire qu’il faut une étude de la population pour prouver que le commerce ne nuit pas à l’espèce, renseigne le commandant Doudou Sow, Chef de la Division gestion de la faune et de la flore à la Direction des Eaux et forêts et point focal de la Cites au Sénégal.

Selon lui, à ce jour, aucun pays de l’espace ne remplit les conditions requises pour exporter du bois de rose. Sur la base de ce texte, le 10 août 2022, les autorités sénégalaises sévissent et décident de mettre en application la nouvelle législation avec, à la clef, la saisie de 124 containers de bois de rose malien. Le point focal de la Cites avait coordonné cette vaste opération qui a failli envenimer les relations diplomatiques entre les deux pays voisins. Il revient sur la prouesse : "On avait saisi environ 2 480 m3, environ 124 containers qui provenaient du Mali. Je ne sais pas la valeur financière exacte, mais cela équivaut à des milliards de francs CFA. Une opération inédite du point de vue de la quantité de bois saisie."

Par la suite, l’État malien a dû intervenir et peser de tout son poids pour arriver à faire lever la saisie. Ils ont usé de toutes les voies et tous les subterfuges pour faire fléchir les autorités sénégalaises, nonobstant les réticences des responsables des eaux et forêts, en particulier du point focal de la Cites très à cheval sur les textes.

Interpellé sur ces pressions, Doudou Sow reconnait et explique : "Vous savez, 124 containers de bois de rose venus d’un pays étranger que tu bloques à la frontière, imaginez ce que ça fait. C’était effectivement énormément de pression. Vous ne pouvez même pas imaginer à quel point ! La hiérarchie était surtout soucieuse du respect de la réglementation. Avec l’arbitrage de la Cites qui m’avait donné raison, j’étais soulagé. La notification de la Cites m’a conforté dans ma position."

Pour obtenir la levée de la saisie sur la marchandise, le Mali avait invoqué une exception prévue par la notification Cites. Laquelle prévoyait que le bois qui avait quitté les  ports avant la notification de la suspension n’était pas concerné. Ce qui n’était pas le cas, dans le cas d’espèce. Il n’empêche, le Sénégal finit par lâcher du lest, en acceptant de restituer le bois.

Interpellé, le chef de la Division de la faune et de la flore explique : "C’est au mois de novembre que la levée a été décidée et les containers restitués au Mali par la voie hiérarchique. Pour que le bois puisse continuer à circuler vers le Sénégal, il fallait une nouvelle notification de la Cites. Et il y a eu une notification dans ce sens pour leur permettre de poursuivre leur trajet pour la Chine via le port de Dakar, parce que les Maliens ont produit la preuve que le bois a été acquis légalement." Cette notification est tombée au mois de juin dernier et a permis aux propriétaires de transporter le produit vers la Chine, avec le concours de grands armateurs que sont le Danois Maersk, le Suisse MSC et le Français CMA-CGM. En sus de ces grands armateurs, il y a les transporteurs maliens et sénégalais, dont Touba Transports, Fof Transport and Transit et Toguna Transport.

En fait, après la restitution, pour avoir l’autorisation d’exporter le produit via Dakar, le Mali a pu obtenir l’autorisation de la Cites en prétendant que c’est du bois qui date de 2020, donc coupé avant la mesure d’interdiction. Ce qui est archifaux. Et pour couronner le tout, le pays est en train de tout faire pour avoir l’autorisation de la Cites pour pouvoir reprendre l’exploitation sans entrave. Ce qui constitue une grosse préoccupation pour les défenseurs maliens de l’environnement.

"Il faut savoir que la Cites ne fait pas l’évaluation et le contrôle à la place des États qui sont souverains. La Cites se base sur les éléments d’appréciation fournis par les États pour prendre des décisions. Là, les autorités ont émis un avis de commerce non préjudiciable dans lequel elles soutiennent que l’espèce est abondante, alors que ce n’est pas vrai. Aujourd’hui, il n’y a même plus de grands individus dans les forêts maliennes. Ils sont en train de couper les jeunes individus", rapporte ce défenseur de l’environnement avec beaucoup de dépit.

En attendant, plus de 2 000 containers remplis de bois de rose restent stockés au niveau du port sec de Bamako, dans l’attente des conditions d’exportation en Chine.   

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