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Article Publication logo juillet 16, 2023

Le Cacao a Dévoré La Forêt Ivoirienne

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a person gets cocoa
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In Ivory Coast, cocoa production drives deforestation, including in primary forests and protected...

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Assa Koffi, le président de Sauvegardons la réserve naturelle de Bossématié coupe à la machette des cacaoyers plantés dans la réserve. Image par Tora San Traoré/Mediapart. Côte d’Ivoire, 2023.

Le premier pays producteur de cacao a perdu la presque totalité de ses forêts. À l’est du pays, des productions illégales colonisent les zones protégées, tandis qu’à l’ouest, la monoculture s’épuise.


Régions d’Abengourou et de Duékoué (Côte d’Ivoire). — Un paysan à mobylette part en éclaireur. En cas d’embuscade ou d’importantes difficultés de circulation sur la piste, il devrait pouvoir se faufiler. Suivent deux pick-up transportant une vingtaine d’hommes d’âges divers, la plupart assis dans les bennes.

À plusieurs reprises, des arbres morts barrent leur chemin, la route principale de la forêt de Bossématié, à l’est de la Côte d’Ivoire. Un villageois fraie un passage à coups de tronçonneuse. Il est escorté par sept agents armés de l’Office ivoirien des parcs et réserves (OIPR). En théorie, nul ne peut pénétrer la zone depuis son passage au statut de réserve naturelle en mars 2022, hormis les rangers de l’OIPR chargés de sa protection. Ce jour-là, ils sont accompagnés de riverains de la luxuriante forêt tropicale pour une opération coup de poing.

Leurs yeux exercés repèrent un étroit passage, grossièrement débroussaillé, parmi les arbres et les lianes. Tous s’y engouffrent, marchant en file indienne. Passé une vingtaine de mètres, le sous-bois est dégagé. La terre a été remuée. Si l’on y plonge les mains, on découvre de nombreuses fèves de cacao plantées à quelques centimètres de profondeur. Des dizaines de jeunes cacaoyers remplacent la forêt. Un à un, les villageois abattent ce bois tendre à coups de machette. Il s’agit de décourager ceux qu’ils appellent les « infiltrés », des cultivateurs qui profitent de la fertilité de la réserve naturelle pour y planter en toute illégalité descacaoyers.


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La technique de ces « infiltrés » est bien rodée. Ils commencent par brûler les racines d’arbres qui peuvent atteindre 20 à 50 mètres de hauteur. Irokos, bétés et sambas meurent ainsi en quelques semaines ou mois. Les clandestins ont le temps de quitter les lieux sans être repérés. Ils reviennent ensuite régulièrement débroussailler, planter et surtout récolter. Ils restent des jours cachés dans la forêt, dormant sous des bâches dissimulées par le feuillage. En bordure de la cacaoyère improvisée, ils ont aussi fait pousser de quoi survivre : quelques bananiers et plants de maïs, également coupés par les riverains.

En juin 2022,à l’aide de satellites, l’OIPR a évalué l’état de la réserve naturelle de Bossématié. D’après le lieutenant-colonel Alain Toulo, directeur de la zone sud-est du pays, 42 % seulement de la réserve étaient alors intacts. 29 % étaient constitués de plantations de cacao et le reste de « forêt dégradée ». La Société de développement des forêts (Sodefor), précédemment chargée de la protection de ce qui était alors une forêt classée, était notoirement corrompue. Les cultivateurs illégaux pouvaient acheter leur tranquillité, tant que la déforestation restait discrète depuis les routes principales.

Assa Koffi, le président de l’association de riverains Sauvegardons la réserve naturelle de Bossématié, croit savoir que les agents de l’OIPR n’ont pour l’heure pas cédé à la tentation, mais il reste prudent : « On est tous humains. » Des infiltrés ont également tenté d’acheter son silence 30 000 francs CFA (46 euros). Lui et l’immense majorité de la soixantaine des membres de sa section font également pousser du cacao en bordure de la réserve. Au niveau national, les producteurs de cacao vivent pour moitié dans un état d’extrême pauvreté.


Carte par Mediapart.

Assa Koffi estime qu’avant l’arrivée de l’OIPR, environ 8 000 infiltrés allaient et venaient à Bossématié. De 80 % à 90 % d’entre eux seraient originaires du Burkina Faso. Le colonel Ouattara Kpolo, chef du secteur OIPR de Bossématié, ne se risque pas à faire d’estimations, mais souligne que certains sont partis lors du changement de statut de la réserve. Outre la concurrence déloyale d’un cacao moins cher à produire, notamment car il ne nécessite pas d’engrais, les riverains reprochent aux clandestins de déranger la faune dont l’habitat est de plus en plus fragmenté.

Les dégâts causés par les éléphants de forêt se multiplient. Ils ont ainsi récemment dévasté les champs de près de cent villageois en lisière. Il ne reste pourtant que 16 pachydermes en saison sèche, et 28 en saison des pluies, estime l’OIPR. Chimpanzés et antilopes se raréfient également. Note d’espoir : selon Alain Toulo, la forêt tropicale a un rapide taux de recolonisation. « Si une cacaoyère n’est pas entretenue pendant quelques années, les espèces endémiques reprennent le dessus, assure t-il. Et si la faune cesse d’être perturbée, elle se reconstituera. »

Pour le reste du territoire ivoirien, il est généralement trop tard. Selon l’ONG Mighty Earth, le premier pays producteur de cacao (40 % du volume mondial) a perdu ces trente dernières années 90 % de ses forêts. Le rythme de déforestation s’intensifie : il est 2,3 fois plus important depuis janvier 2019 que durant la période 2001-2017, indique le même rapport. À cette cadence, la Côte d’Ivoire est en voie de perdre irrémédiablement la totalité de son couvert forestier d’ici à 2034, alertent les Nations unies.

À l’Ouest, l’agroforesterie peine à s’imposer

Dans la région du Guémon, à l’ouest de la Côte d’Ivoire, les producteurs désespèrent. Cœur de la zone cacaoyère historique du pays et de ce que l’on a longtemps appelé le « miracle ivoirien », la monoculture y montre ses limites. « Je ne comprends pas », reconnaît Tai Oula Michel. Il cultive 4 hectares de cacao dans le village de Bagohouo, non loin de la forêt classée du Mont Péko, si déforestée qu’on la surnomme « Cacao classé du Mont Péko »« Au bout de cinq ans, les cacaoyers meurent. » Les variétés actuelles nécessitent une grande quantité d’engrais et d’herbicides qui ont épuisé les sols. Les cacaoyers dits français, plantés par son grand-père, sont quant à eux résistants et produisent encore.


Des arbres barrent la route principale de la réserve naturelle de Bossématié. Image par Tora San Traoré/Mediapart. Côte d’Ivoire, 2023.

Du fait du changement climatique et de la déforestation massive, les précipitations sont de moins en moins abondantes, comme en témoignent les fleurs sur les arbres qui, faute de pluie, ne sont jamais devenues des cabosses. Il ne sait quoi penser. Certes, les cacaoyers, proches de ses manguiers « donnent bien », commente-t-il avant de poursuivre : « Avant, on nous disait de bien dégager tous les autres arbres car les cacaoyers grandissent mieux au soleil. Maintenant, ma coopérative me demande d’en replanter. »

De façon assez dérisoire, celle-ci lui a fourni cinq pousses de fraké il y a deux ans, sans conseil sur les emplacements les plus opportuns. Il les a plantés près de ses cacaoyers moribonds, à la différence de la plupart de ses voisins qui les ont relégués en bordure de leurs champs, de peur que des bûcherons viennent un jour les couper et saccagent leur production.

La nécessité d’un passage à l’agroforesterie fait consensus parmi les spécialistes. À l’état sauvage, les cacaoyers poussent sous la canopée des forêts tropicales d’Amérique centrale et d’Amérique du Sud. Planter d’autres arbres à côté des cacaoyers augmente l’humidification et la fertilité du sol et permet « la régulation de deux bioagresseurs majeurs : la pourriture brune des cabosses, due à un champignon, et les mirides, insectes piqueurs-suceurs dont les dégâts répétés entraînent la mort progressive des cacaoyers », d’après une étude du Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (CIRAD).

Passer d’une variété « plein soleil » à une autre qui supporte l’ombrage est coûteux.

Outre les bienfaits pour la biodiversité, ce type de culture permet donc de réduire la quantité d’engrais et de pesticides aujourd’hui épandus chaque trimestre. Une autre pratique vise à faire pousser également des cultures vivrières comme le bananier, le manioc ou l’igname.

Mais voilà, passer d’une variété « plein soleil » à une autre qui supporte l’ombrage est coûteux. Acheter des plants d’arbres ou de cultures vivrières également. De plus, cela représente un surplus de travail de plantation. Un rapport du programme Réduction des émissions dues à la déforestation et à la dégradation des forêts (Redd) des Nations unies conclut : « Par rapport au modèle de référence (une plantation de 20 ans de cacao en plein soleil) le manque à gagner est important et dure longtemps. »

Aussi, « la perspective des gains économiques engendrés par l’agroforesterie à moyen ou long terme » par la vente des cultures vivrières ou du bois « ne constitue pas une incitation suffisante ». Et ce, même si la production des cacaoyers en agroforesterie surpasse à terme celle de ceux plantés en monoculture dans cette étude qui prône une aide financière à la transition, les banques locales étant réticentes à prêter aux agriculteurs.

Face à leurs difficultés financières, les producteurs sont souvent contraints d’accepter de brader leurs fèves. En théorie, leur prix est fixé par le gouvernement : 900 francs CFA (1,37 euros) le kilo cette année, mais les coopératives n’ont généralement pas assez de trésorerie pour rémunérer les agriculteurssans délai. Tai Oula Michel est membre d’une coopérative agréée, mais il y reçoit son dû « deux ou trois semaines, voire un mois après le dépôt. Les magasins illégaux réduisent un peu le poids, mais nous versent l’argent directement. De même pour les pisteurs, quand mes enfants sont exclus de l’école car je n’ai pas de quoi la payer, je ne sais pas comment ils l’apprennent mais ils viennent me trouver au champ. Ils m’achètent mon cacao à 800 ou 850 francs. »

Comme leur nom l’indique, les pisteurs se déplacent en deux roues sur les pistes. En période de récolte, ont les voit partout, transportant des sac en jute pleins de cacao.

La traçabilité, un « mythe »

Non loin, Kohon Mathias, responsable de la coopérative Ecatie, à Blody, souligne la méfiance des agriculteurs. Des escrocs se font parfois passer pour des agents de coopératives, amassent les fèves et partent vers d’autres villes, sans jamais payer. Il essaye de fidéliser les producteurs environnants en les aidant financièrement durant la saison des pluies, en leur fournissant des bottes en caoutchouc, et en envoyant des employés épandre de l’insectide sur leurs cacaoyères. Mais non loin, une coopérative illégale lui ressemble en tous points. Faite de murs en ciment et d’un toit en tôle, elle a pignon sur rue. Elle dispose d’une balance identique et même de reçus à 900 francs CFA le kilo.

Les quotas requis par les multinationales du chocolat sont si importants que les deux systèmes travaillent en réalité souvent de pair, les coopératives légales attribuant sur le papier du cacao « illégal » à des membres de leur coopérative. François Ruf, économiste tout récemment retraité du CIRAD, spécialiste de la culture du cacao, a été témoin de « conversions de cacao ordinaire en cacao certifié, d’un coup de “baguette magique”, au pire un changement de sacs ».

Selon lui, la traçabilité est un « mythe ». Quels que soient les coopératives et le label sous lequel elles opèrent, si les multinationales s’approvisionnent dans la région d’Abengourou, la probabilité que leurs entrepôts contiennent des fèves produites à Boissématié est « proche de 100 % ». Dès lors, le seul moyen efficace est de s’assurer que personne ne cultive de cacao dans la réserve.

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