
Echappant autrefois à tout contrôle, ce gigantesque site d’orpaillage du Tibesti, proche de la frontière libyenne, a attiré près de 100 000 creuseurs dont beaucoup y ont perdu la vie. L’Etat tente d’y reprendre la main.
«Certains jours, j’en enterre trois, quatre ou cinq en même temps, ça ne s’arrête jamais», dit sobrement Haroun Saradjadine Anour, qui n’avait jamais rêvé de cette vie : il n’a que 32 ans mais il a déjà inhumé 256 chercheurs d’or. «Quand je suis venu ici, comme tout le monde, je pensais creuser des puits pour chercher de l’or.» Las : «Et puis, j’ai vu que la plupart des gens n’avaient pas les moyens de préparer les corps pour les inhumer dignement, alors j’ai laissé l’orpaillage et j’ai commencé à enterrer les gens de Kouri.»
Haroun a les épaules droites quand il dit qu’il est le fossoyeur du cimetière de Kouri Bougoudi, le plus imposant site d’orpaillage du Sahara, posé sur la frontière entre le Tchad et la Libye, loin de tout. Il déplore que cela soit un boulot ingrat aux yeux des hommes.
Depuis 2013, quand des Soudanais ont découvert de l’or alluvionnaire dans le sable, ce nom attire des hommes de toute la région comme un aimant : Kouri Bougoudi, littéralement, «la dune du vieux» en tedaga, la langue de la communauté Teda autochtone. Mais il n’y a plus aucune dune ici, et les vieux ne s’aventurent pas sur cette terre odieuse où les hommes ont tout retourné.
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Aujourd’hui, il y aurait plus de 100 000 hommes à Kouri Bougoudi, disent les autorités locales. Des Tchadiens en majorité, et puis aussi des Soudanais, des Nigériens, des Libyens, des Egyptiens, des Maliens, des Mauritaniens – mais aucune femme ni enfant. Seulement des forçats de la terre, certains âgés de 12 ans. Ne sont-ils pas des enfants ? «Ce n’est pas la majorité : l’âge moyen des travailleurs, c’est entre 25 et 30 ans», rétorque Ismaël Adam Ismaël, représentant des orpailleurs au Syndicat national des mines, et propriétaire de sept puits.
Beuglement acide de groupes électrogènes
Le soleil vient de se coucher quand on arrive, en ce jour de fin décembre, à «Kouri 35» – la subdivision des sites dans cette immense zone de plusieurs centaines de km carrés se fait par bornage kilométrique. La piste rocailleuse a été creusée entre des milliers de puits. Elle forme un serpent de lumières furtives de phares des vieilles bagnoles déglinguées et de lampes frontales : ici, on creuse de l’aube jusqu’à tard dans la nuit. Des hommes marchent la pioche à l’épaule, d’autres un détecteur de métaux à la main, beaucoup sont à l’arrière de pick-up, chargés des précieux sacs de gravats remontés des entrailles de la veine où l’or se cache.

Le travail ne semble jamais s’arrêter, en témoigne la bande-son irritante et permanente de l’endroit, un beuglement acide de groupes électrogène qui alimentent les marteaux-piqueurs. Les puits descendent à 80, 100, parfois 130 mètres. Il faut creuser, car la richesse est au fond et les cours mondiaux ne font qu’augmenter, jusqu’à atteindre, fin janvier, leur record de 5 000 dollars l’once (le 21 avril, sa valeur était redescendue à environ 4 780 dollars).
Combien d’or les hommes sortent-ils de Kouri ? En 2022, quand l’once valait trois fois moins qu’aujourd’hui, le président tchadien estimait à 83 millions d’euros le montant de l’or extrait chaque semaine à Kouri Bougoudi. Les chiffres sont impossibles à vérifier : personne n’a vraiment de certitude.
Il faut dire que l’Etat est tout nouveau ici. Le sous-préfet nommé en juillet a inauguré sa sous-préfecture en décembre. «Je n’ai pas de budget encore, alors je fais ce que je peux avec mes propres moyens», dit Ali Guede Kelley, tout à la fois sous-préfet, représentant de la justice (il n’y a pas de tribunal dans la région du Tibesti) et entrepreneur dans l’or. Devant le minuscule bâtiment de l’Etat construit sur d’anciens puits rebouchés, des représentants de communauté installent des larges tentes pour venir y exercer la justice traditionnelle : assis sur le tapis, devant témoins.
Les litiges sont quotidiens et la violence gravée dans la roche de Kouri Bougoudi. Le jour de notre arrivée, un orpailleur a été tué par balles. Haroun le fossoyeur ne peut qu’acquiescer : les macchabées qu’il inhume sont souvent morts de la main d’autres hommes. «Aujourd’hui, on a enterré un corps qui a été poignardé dans la nuit et hier quelqu’un tué par balle.» Sinon, ils meurent d’accidents dans les puits, effondrements en tête. Parfois, c’est la maladie – l’hôpital prévu n’est pas encore fonctionnel.
Enchaîné au pneu du pick-up
Pourtant, «Dieu merci, la sécurité est aujourd’hui bien meilleure», relativise le sous-préfet Kelley. En regardant dans le rétroviseur, on peut se dire qu’aujourd’hui, tout va bien. Des actes pouvant s’apparenter à de l’esclavagisme moderne ont été commis à Kouri Bougoudi. «J’avais une dette de 50 000 francs envers le propriétaire du puits, je devais le rembourser avec l’or, mais on n’a rien trouvé pendant trois mois. Alors j’ai voulu partir mais le propriétaire voulait que je le rembourse. Il m’a enchaîné chaque nuit au pneu de son pick-up pour ne pas que je fuie. Comment je pouvais faire ?» raconte un orpailleur. Ces trois dernières années, Libération a compilé huit témoignages similaires, portant sur des faits commis entre 2018 et 2022, sur les sites libyens et tchadiens de Kouri Bougoudi.

A la fin des années 2010, Kouri a gagné son statut de plateforme de trafics en tout genre : sa géographie en a fait une plaque tournante entre Niger, Libye et Tchad. Puis, une catastrophe a tout fait basculer en 2022. Une dispute entre orpailleurs de communautés différentes a dégénéré en un affrontement généralisé qui a fait plus de 100 morts en une nuit. Des hommes ont été égorgés, d’autres brûlés vifs.
Le président Mahamat Idriss Déby est venu sur place. Il a dénoncé des «actes de barbarie» et annoncé la reprise en main du site par l’Etat tchadien. Aujourd’hui, force est de constater que les armes ne sont plus visibles la journée à Kouri 35, hormis dans les mains des forces d’élite tchadiennes déployées depuis 2022. Une tranchée a été construite sur la frontière libyenne pour éviter les razzias nocturnes des bandits. Une commission militaire mixte a été mise en place par l’armée tchadienne et les forces de l’Armée nationale libyenne, la faction du général Khalifa Haftar qui domine actuellement le Sud-Ouest libyen.
Système de taxation décrié
Enfin, une entreprise étatique, la Société nationale d’exploitation minière et de contrôle (Sonemic), s’est installée du côté tchadien de la frontière pour tenter de formaliser l’orpaillage. Avec la Mauritanie, le Tchad est le seul pays du Sahara à tenter de prendre en main le secteur aurifère artisanal. «N’Djamena cherche à tirer profit d’une manne économique considérable qui lui a longtemps échappé, l’or de Kouri Bougoudi ayant circulé pendant des années en dehors des circuits officiels, se revendant notamment en Libye», dit Abdraman Saleh Hassan, chercheur et spécialiste du secteur aurifère tchadien.
Appuyée par l’armée, la Sonemic a délimité des zones d’orpaillage artisanal et semi-industriel, expulsé par la force des chercheurs d’or illégaux, établi des permis d’exploration et d’exploitation et mis en place un système de taxation décrié. «Imaginez, cela fait plus de dix ans que personne ne paie de taxes, et désormais la Sonemic prend des taxes partout !» commente un propriétaire de puits, anonymement tant le sujet est tabou.

Le principal grief contre l’entreprise publique est qu’elle rachète l’or trop peu cher : 35 000 francs CFA (53 euros) le gramme fin décembre, alors qu’il se vendait à 68 500 francs CFA (104 euros) dans les comptoirs informels. «La Sonemic cherche à encourager la vente légale de l’or et à garantir le paiement des taxes, conformément à la réglementation en vigueur», dit Idriss Hassan Guem, délégué du Syndicat national des mines, réputé proche du gouvernement. «Les gens vont en bénéficier. Les taxes sont bonnes pour l’Etat, pour la région. Il faut voir le futur, cela se met en place petit à petit», abonde le gouverneur du Tibesti, Allifa Oueddeï, qui reconnaît que «les orpailleurs ont été habitués à ne pas payer de taxes, alors ils ne comprennent pas».
Fin 2025, le directeur de la Sonemic a, lors d’une rare prise de parole publique, appelé à faire du Tchad un «hub minier régional». Le président Déby a comparé Kouri à Johannesburg : une ville construiteex nihilo sur un site d’orpaillage, sortie de terre pour devenir mégapole.
Antennes Starlink
Pour l’instant, le site minier tient davantage d’une scène de Germinal que de la capitale économique d’Afrique du Sud. Sans aucune toilette sur site, la défécation à l’air libre est omniprésente entre les milliers de petits terrils. A côté de chacun des puits, des tentes de tissu en lambeaux sont tendues pour le repos des ouvriers, souvent hautes d’un mètre seulement et désormais toutes surmontées d’antennes Starlink.

Aux feux des braseros au-dessus desquels se réchauffent les hommes se rajoute, quand la lune est haute, la lumière des écrans de leurs portables. Chacun écume ses réseaux sociaux, appelle ses amis sur un autre site minier, prend des nouvelles de la famille… «Cela fait quatre ans que je suis dans les puits. Je ne pense pas à autre chose que de trouver de l’or», dit Moustapha Issa, 28 ans. Il a trouvé quelques grammes en Libye, mais pour l’instant, au Tchad, rien. «Le vrai problème qu’on a, c’est l’eau : il n’y en a pas beaucoup», ajoute-t-il. A côté, un collègue en chapeau Stetson se prend en selfie avec sa perche.
Des forages ont bien été tentés mais n’ont rien donné. Des millions de bouteilles de plastique sont importées de Libye, comme les fruits, les légumes, les clopes, l’essence et tout le reste. Les déchets finissent brûlés ou par terre. Cette terre où tout semble revenir, bien que les hommes la creusent pour la dépouiller de ses métaux précieux. Ainsi vont le mercure et le cyanure utilisés pour séparer l’or de la roche. Ainsi vont les hommes et les enfants que l’or a tués. Quand on a rappelé Haroun le fossoyeur, sa première phrase a été : «Ce matin, j’ai encore enterré trois personnes.»
