Dans le Bassin du Congo, deuxième poumon écologique de la planète, une même parcelle de forêt peut être à la fois une concession forestière, un permis minier, un bloc pétrolier et une zone agricole. Cette pratique s’appelle la superposition d’usages. Dans le sud du Congo-Brazzaville, les massifs du Mayombe et du Chaillu en sont l’illustration la plus visible. Mines, forêts et populations se disputent le même sol. La forêt recule.

Vue du ciel, le village Louvoulou -District de Kakamoeka dans le département du Kouilou est parsemé d’une vingtaine de sites d’exploitation minière. L’extraction se déploie à l’intérieur et autour de cette localité située au cœur de la forêt du Mayombe. Ici,à près de 70 Kilomètres de Pointe Noire, l’activité minière tourne à plein régime. Or, granit, calcaire,…le sous-sol du Mayombe a tout pour attirer les exploitants. Engins et ouvriers, tous les moyens sont mobilisés pour leur extraction. Une activité minière pourtant menée sur des Unités forestières d’exploitation (UFE).
En tant qu’organisation journalistique non lucrative, nous dépendons de votre soutien pour financer le journalisme qui couvre les sujets peu médiatisés dans le monde. Faites un don aujourd’hui, quel que soit le montant, pour devenir un Champion du Centre Pulitzer et avoir d’avantages exclusifs!
Ce sont des concessions forestières prédéfinies par l’administration aux fins de l’exploitation de ses produits, notamment le bois. A Louvoulou, nous sommes dans l’UFE Ntombo non encore attribuée depuis le retour au domaine en 2023 pour « non-respect des obligations conventionnelles » par l’ancien concessionnaire, la société COTRANS. D’un côté, l’exploitation forestière en théorie, ne se contente que du prélèvement du bois de valeur marchande (okoumé, akuminata, padouk, limba, afromorsia, etc.). De l’autre, l’activité minière exige le rasage d’écosystèmes entiers.
Deux projets destinés à renflouer les caisses de l’État, mais diamétralement opposés sur tous les plans, l’un de l’autre. C’est la superposition d’usage. Ce phénomène touche tout le bassin du Congo ou presque.

La cartographie du World Resources Institute (WRI), une organisation mondiale de recherche sur les questions environnementales, montre les différentes zones concernées par le chevauchement des projets. L’UFE Ntombo en est un exemple. D’une superficie de près de 114 mille hectares, elle abrite environ sept projets miniers officiellement reconnus par l’administration. Les permis Ntombo, Zibati, Loaka 1, Loaka 2 et Manzi font partie de ce lot. Or, certaines entreprises ne figurent pas dans le registre officiel. L’une d’elle est à l’origine d’un lac artificiel au village Louvoulou du fait de la non-restauration du site après exploitation.
Cette situation impacte sur le couvert forestier. Les données de Global Forest Watch consultées et analysées par notre partenaire du Pulitzer Center indiquent qu’entre 2015 et 2024, près de 10 % du couvert arboré de cette zone a disparu et 4 % de cette perte s’est produite dans les zones de chevauchement.
Par conséquent, des forêts denses se dégradent et disparaissent au profit des savanes. « Nous sommes partis d’une étape A de forêt primaire, passés à l’étape B de forêt secondaire et nous sommes aujourd’hui à l’étape C de savanisation. Et la savanisation part des activités telles que l’exploitation minière ou forestière », explique Placide Nkaya², expert en environnement.
Tirant l’essentiel de leurs ressources des produits forestiers non ligneux, les communautés locales paient un lourd tribut à la dégradation des écosystèmes. A cause de la destruction de leur habitat et des détonations assourdissantes de dynamites, les animaux s’éloignent davantage de la zone, le gibier se raréfie.
Dans les assiettes, la viande ou le poisson d’eau douce manque à l’appel au profit des produits congelés et surgelés. « Dans mon restaurant, vous ne pouvez plus trouver un menu composé de viande de chasse ou de poisson, rien que les cuisses de poulet, les côtelettes de porc ou d’autres produits congelés que j’achète à Pointe-Noire », soupire Élodie Ngoma, restauratrice.
La biosphère de Dimonika, une « bombe à retardement » ?
La pollution des cours d’eau est un autre impact de cette superposition des concessions. On peut le constater à travers la couleur ocre des eaux des rivières telles que Ntombo. « Nous devons marcher sur une distance de deux à cinq kilomètres pour cueillir l’eau utile à nos besoins quotidiens alors que hier l’eau était derrière nos cases », explique encore Mlle Ngoma.
Pire encore, la superposition d’usage touche les aires protégées. Le cas de la biosphère de Dimonika. D’une superficie de plus de 138 mille hectares, cette biosphère située à quelque 30 kilomètres de Louvoulou est reconnue par l’UNESCO.
Ici, City SARL, société chinoise d’exploitation d’or, bien que interdite officiellement d’activités en 2024, a laissé des plaies écologiques encore béantes, avec les mêmes conséquences qu’à Louvoulou. La rivière Loukénéné, hier très riche en poissons, a perdu jusqu’à ses microorganismes aquatiques.
Récemment encore, c’est Holding Maurice Nguesso SAU qui a été rappelée à l’ordre par le ministère de l’environnement. La société d’exploitation d’or appartenant à Maurice Nguesso, frère aîné du Chef de l’État venait d’entamer l’exploitation minière, contribuant ainsi à son tour, à la destruction de la réserve.

L’orpaillage artisanal n’est pas en reste. Des galeries creusées à flanc de montagnes rendent ainsi ces zones dangereusement érosives. Les statistiques font défaut. Mais des observateurs estiment à plus de 3 000 le nombre d’orpailleurs artisanaux qui exercent dans la zone. Ils opèrent en toute violation des textes dont la loi 37-2008 du 28 novembre 2008 sur la faune et les aires protégées. En ses articles 12 et 13, ce texte interdit toute exploitation sans déclassement.
Les textes réglementaires prévoient aussi des procédures pour minimiser les dégâts causés par la superposition. « Dans le code minier, normalement, il est fait exigence, avant d’entamer toute opération, depuis la prospection, l’exploration et l’exploitation, vous devez réaliser une étude d’impact environnemental. Et dans l’étude d’impact, vous prévoyez déjà la mitigation de tout ce qu’il y a comme impacts visibles ou non visibles », commente Placide Kaya.
Un comité qui n’a jamais siégé
Dans la législation congolaise, il y a aussi et surtout le décret n°2009-304 du 31 août 2009 instituant un comité interministériel de concertation en cas d’usages superposés dans les écosystèmes naturels.

Présidé par le Premier ministre qui est secondé par le ministre de l’aménagement du territoire, ce comité est composé de vingt membres ; les ministres de l’économie forestière, de l’environnement, de l’agriculture, des affaires foncières et des mines. Presque tout l’exécutif doit siéger avant chaque projet minier, forestier ou pétrolier pour permettre une concertation avant une exploitation rationnelle de la zone concernée.
Mais ledit comité ne siège jamais. D’ailleurs, la session inaugurale ne s’est tenue qu’en février 2024, soit plus de 13 ans après son institution.

Faute de réunions en bonne et due forme du comité, l’État congolais s’en remet souvent aux « Arbitrages » au cas par cas. C’est notamment la cas pour l’UFE Mpoukou-Ogooué dans le massif du Chaillu dans le département de la Lékoumou.
D’une superficie de 391 mille hectares, cette UFE chevauchait avec le permis minier « Zanaga » attribué à la société Mining Project Development (MPD) Congo S.A pour exploiter le fer. Afin de prévenir un litige, le gouvernement a instruit TAMAN Industries de procéder en septembre 2025, à l’enlèvement de toutes ses essences contenues dans les autorisations de coupe annuelle. Les essences devaient être enlevées dans la partie de Mpoukou-Ogooué impactée par le permis minier. Là,une trentaine de villages sont concernés, Léfoutou, étant le plus grand village.
Mais Mpoukou-Ogooué abrite d’autres permis miniers tels que Bikelélé, Mangolo-Mangolo et Massoukou 1 et 2. La superficie totale impactée est de plus de 91 mille hectares. Soit 18,5 % de la zone forestière de l’UFE, selon les données de Global Forest Watch. Ainsi, entre 2015 et 2024, Global Forest Watch note une perte de 2% du couvert arboré. 4% dans les zones de chevauchement.
Mais les communautés attendent avec une certaine hantise le lancement de cette exploitation du fer dans leur zone. MPD prévoit de délocaliser près d’une dizaine de villages environnants, soit une population de plus de 5000 habitants, informe le secrétaire général du village Léfoutou, plus grand village avec environ 1000 âmes. « Nous sommes sur les terres de nos ancêtres, nous avons vécu toute notre vie ici, nous avons nos champs, nos arbres fruitiers, nos eaux et nous devons abandonner tout ça pour recommencer à zéro », s’est plaint un habitant de Léfoutou.
Mais les populations craignent surtout les dégâts écologiques et environnementaux . Elles prennent pour exemple le cas de pollution liée aux hydrocarbures qui s’ est produite au Vénézuela.« En tant que environnementaliste et habitant de Léfoutou, j’ai très peur avec ces entreprises qui vont s’installer chez nous. C’est vrai qu’ils nous ont consultés, ils nous ont expliqué comment ils vont gérer ces impacts-là, mais après l’exploitation est-ce qu’ils vont respecter ces promesses ? Nous ne sommes pas rassurés, d’où notre peur » s’inquiète Jean Mesmin Mbani.
Il est cependant difficile de comprendre le non-respect de la procédure, car aucun des ministères membres du comité interministériel n’a donné suite aux correspondances, ni recevoir l’équipe de journalistes malgré plus de quatre mois d’attente à Brazzaville ainsi que de multiples tours et appels téléphoniques à ces institutions.
Des approches de solutions
Des experts craignent le pire. « Il ne faudrait pas prendre la superposition d’usage comme un petit phénomène. Il y a longtemps que ça a commencé dans notre pays. Mais il faut craindre que la gangrène fasse des métastases. Il faut prendre des mesures maintenant que le problème peut être contenu. Mais dire qu’il faut attendre qu’il y ait un impact majeur, ce serait périlleux pour le pays », redoute Alfred Nkodia, coordonnateur national de la plateforme Gestion Durable des Forêts.
D’où de multiples approches de solutions. « C’est le moment où jamais, l’État peut les (compagnies minières, NDLR) inviter à des discussions pour voir comment on peut réhabiliter les sites », propose Placide Kaya.
Alfred Nkodia, lui, opte pour une solution radicale ; « la redynamisation de la commission Interministérielle, la suspension provisoire de tous les permis d’exploitation minière et mettre en place un encadrement qui mettrait ensemble les mines, l’environnement, les forêts et tout autre acteur qui gravite autour de ce secteur afin que la superposition d’usage ne soit pas un frein au développement, mais que ça soit une opportunité », recommande l’expert.

Une proposition prise en compte par le ministère des mines qui avait pris le 1 er avril 2026 une note de service suspendant les attributions et les renouvellements de permis miniers « jusqu’à nouvel ordre ». Mais la note ne concerne que l’or, la cassitérite et la colombo-tantalite.
C’est dire que le problème de la superposition d’usage reste entier et continue d’entacher la gouvernance des ressources naturelles en République du Congo. Pourtant le pays dispose d’ambitieuses et pertinentes initiatives dont le Plan national d’attribution des terres (PNAT) et le Programme d’utilisation durable des terres (PUDT).
Or, il suffit d’activer ces atouts pour que la superposition d’usage cesse d’être comptée parmi les facteurs aggravants de la déforestation et in fine, du changement climatique. Qu’elle devienne plutôt comme une opportunité de plus pour que le Congo continue d’affirmer son leadership dans la sauvegarde, la défense et la promotion du Bassin du Congo, deuxième poumon écologique du monde.
