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Des enfants marchent devant une maison criblée de balles, à Syrte, le 12 juillet 2026. Photo par Martin Dumas Primbault. Libye.

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La ville historique de Tripolitaine, dans le nord-ouest du pays, dernier refuge de Mouammar Kadhafi puis capitale de l’organisation État islamique dans le pays, fait aujourd’hui figure de pont pour unir les gouvernements rivaux de l’Est et de l’Ouest.


Des soldats encagoulés ont envahi Syrte. En cet après-midi moite de l’été 2026, les militaires de l’Armée nationale libyenne (ANL) du maréchal Haftar stationnent avec leurs véhicules blindés couleur sable sur tous les points névralgiques de la ville côtière du centre de la Libye.

Mais que ses 150 000 habitants soient rassurés, ces hommes affirment amener la paix. « Un rendez-vous de haut niveau est prévu ici demain entre les autorités militaires de Tripoli et de Benghazi », prévient Abdullah Marei, le responsable communication de l’Agence nationale de développement (NDA), bras civil informel de l’ANL, chargé de mener les projets d’infrastructure.


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Capitale de consensus?

Un tel déploiement de force était devenu inhabituel dans cette localité stratégique depuis sa prise il y a six ans par les forces du maréchal Haftar venues de Benghazi. Dernière conquête de l’homme fort de Cyrénaïque, à l’Est, avant la signature quelques mois plus tard d’un accord de cessez-le-feu avec ses adversaires de Tripoli, à l’Ouest. Depuis, la fragile ligne de démarcation qui sépare les territoires des gouvernements rivaux, commence à 25 kilomètres de Syrte et découpe le pays en deux entités antagonistes.

Mais voilà que la désormais paisible cité méditerranéenne pourrait devenir le creuset de la réconciliation. Autrefois bastion de l’ancien dictateur Mouammar Kadhafi avant de devenir la capitale de l’organisation État islamique en Libye, la ville dévastée par deux guerres civiles fait aujourd’hui figure de pont entre l’Est et l’Ouest. Et pourquoi pas, à l’avenir, de capitale de consensus. Une idée que pousse l’administration américaine, à la manœuvre pour tenter de réunifier le pays. La tournée diplomatique de Massad Boulos, le conseiller spécial de Donald Trump pour l’Afrique, entre Tripoli, Misrata et Benghazi, n’est d’ailleurs pas étrangère à la rencontre au sommet organisée à Syrte.

Une révolution et deux guerres civiles

17 février 2011: Première manifestation contre Mouammar Kadhafi à Benghazi.

20 octobre 2011 : Mort de Mouammar Kadhafi à Syrte, lynché par les rebelles.

Février 2015 : Prise de Syrte par le groupe État islamique, qui en fait sa capitale.

Décembre 2016 : Le groupe État islamique est chassé de la ville par les forces de Misrata.

Janvier 2020 : prise de Syrte par l’Armée nationale libyenne du maréchal Haftar et division de facto du pays entre l’Est et l’Ouest.

3 février 2026 : Assassinat de Saif Al Islam Kadhafi.

Avril 2026 : Exercice militaire « Flintlock 26 », dirigé par les États-Unis. Premier exercice conjoint entre les deux armées libyennes rivales.

Le Centre des congrès, symbole de l’ancien régime

La réunion militaire doit se tenir au Centre des congrès Ouagadougou. Ou plutôt ce qu’il en reste. « Le bâtiment a été victime de nombreuses destructions et d’actes de sabotage, d’abord en 2011 durant la révolution, et surtout pendant la guerre contre l’État islamique », explique Abdullah Marei en franchissant le portail du monument dont son organisation a entrepris la rénovation, il y a un peu plus d’un an. Caché derrière un voilage de grues et d’échafaudages, pas un pan du luxueux complexe réparti sur cinq hectares ne semble avoir échappé aux impacts de balles et aux tirs d’obus.


Le Centre de conférences Ouagadougou, à Syrte, le 11 juillet 2026. Le bâtiment a été construit et inauguré sous Kadhafi en 1999, et Daesh en a fait son quartier général avant d’en être chassé en 2016. Photo par Martin Dumas Primbault. Libye.

Construit par Mouammar Kadhafi, qui se voulait alors le champion du panafricanisme, les ors du bâtiment avaient vu naître l’Union africaine en 1999, année de son inauguration. Le dôme cuivré, sous lequel l’autocrate déchu recevait en grande pompe tous les dirigeants du continent, est un miraculé. Daesh avait fait de cet endroit son quartier général, avant d’être chassés des lieux en décembre 2016, après six mois d’âpres combats. « Ils avaient même transformé cet amphithéâtre en lieu de prêche et d’endoctrinement », poursuit l’employé de la NDA, au moment de pénétrer dans le vaste auditorium principal.

Sur le sol en béton, le pied bute contre des reliques de la moquette duveteuse qui accompagnait jadis le faste des cloisons en marbre vert. Au centre de l’estrade, des débris de laine de roche forment un amas qui grossit à mesure qu’un ouvrier les jette depuis un trou percé au plafond. De la gloire passée des lieux ne subsiste qu’un ascenseur en verre balafré par une rafale de kalachnikov et, çà et là, des prospectus d’époque vantant « l’un des plus grands accomplissements de la révolution Al-Fateh », nom donné au coup d’État qui avait porté Mouammar Kadhafi au pouvoir le 1er septembre 1969.

C’est dans l’un des nouveaux halls de cérémonie flambant neuf avec vue panoramique sur ce monument du kadhafisme que sont attendues les deux délégations de haut-gradés : Khaled Haftar d’un côté, fils du maréchal et chef d’état-major de l’ANL pour les autorités de Benghazi ; Salah Eddine Al Namroush de l’autre, son homologue de l’armée du gouvernement reconnu par la communauté internationale, basé à Tripoli. Un symbole de l’ancien régime que refuse de voir l’ingénieur en chef des travaux. « Une fois la rénovation terminée, le nom du bâtiment sera changé », balaie l’homme au gilet de chantier estampillé NDA.

« Al-Fateh » versus « 17 février »

Syrte, la favorite de Mouammar Kadhafi durant ses quarante-deux ans de règne. Il est né non loin de là en 1942 et a grandi dans la ville restée fidèle au « guide de la révolution » jusqu’à sa mort en 2011. Quinze ans plus tard, l’attachement au colonel renversé pendant le printemps arabe y est presque toujours intact mais ne s’exprime en public qu’avec discrétion.

Mohamed Selim a choisi comme d’autres jeunes de son âge d’arborer la veste saharienne kaki à manches courtes, clin d’œil à l’un des accoutrements préférés de l’ex-dictateur. « Ici, 80 % de la population est Al-Fateh », affirme l’homme d’une trentaine d’années en opposition aux partisans du « 17 février », jour de la première manifestation en 2011 contre l’ancien tyran.

« Après l’assassinat de Saïf Al Islam (deuxième fils de l’ancien dirigeant, NDLR), en février dernier, ses proches ont d’abord voulu qu’il soit enterré ici, mais les autorités s’y sont finalement opposées, par crainte de débordements », semble regretter Mohamed Selim depuis la terrasse d’un café du front de mer. Celui qu’on présentait de longue date comme le successeur potentiel de son père a finalement été enterré à 200 kilomètres de là, dans le fief familial de Beni Walid.

Mais pour Soraya Rahem, doctorante en géographie et sciences politiques à l’université de Tours, « si les partisans de Kadhafi sont encore nombreux, les kadhafistes en tant que force politique ne représentent pas une menace car il n’existe plus de figure en mesure de les représenter ». Pour la chercheuse spécialiste des élites libyennes de l’ancien régime, l’enjeu réside aujourd’hui plutôt dans la captation des acteurs autrefois proches de Mouammar Kadhafi : « Beaucoup de technocrates sont partis à l’Ouest pendant que des éléments des forces armées et de l’appareil sécuritaire ont été intégrés par le maréchal Haftar dans l’ANL. »

« Il y a encore deux ans, il n’y avait rien ici »

D’ailleurs à Syrte, personne n’oserait remettre en question les efforts de reconstruction mis en œuvre par l’armée et la NDA qui bâtit tout à la fois infrastructures routières, réseaux d’eau, écoles, hôpitaux et même un aéroport international. « Lorsque nous sommes arrivés en 2020, nous avons trouvé une ville dévastée aussi bien sur le plan matériel que psychologique », relate Mahmoud Al Farjani, directeur de l’agence, proche de Saddam Haftar, vice-commandant en chef de l’ANL, fils cadet et successeur désigné du maréchal.

« Les terroristes de Daesh ont pratiqué une politique de la terre brûlée à laquelle les trois gouvernements qui lui ont succédé n’ont rien fait malgré leurs promesses », assure le responsable depuis son bureau climatisé dans une pique adressée aux autorités politiques rivales qui ont administré la ville de 2016 à 2020. Sur la corniche, Mohamed Selim ne peut qu’acquiescer. « Il y a encore deux ans, il n’y avait rien ici : une route, de la rocaille et puis la mer », se souvient-il en embrassant du regard l’enfilade de cafés et de restaurants qui se succèdent sur la promenade qui surplombe la Méditerranée.


La corniche rénovée de Syrte, le 12 juillet 2026, surnommée « ville de lumières ». Photo par Martin Dumas Primbault. Libye.

Syrte a même été affublée d’un nouveau surnom, « la ville des lumières », inscrit un peu partout dans l’espace public entre les affiches de propagande à la gloire de la famille Haftar et de son armée. « Avant ces travaux, il n’y avait pas d’éclairage public et la ville était plongée dans le noir la plupart du temps », explique Mohamed Selim.

De ces jours sombres ne demeurent que les éclats de balles qui parsèment encore les façades de nombreux immeubles, et le vaste terrain vague en plein centre-ville, cicatrice laissée par la dévastation du quartier d’Al-Jizah, ultime réduit des djihadistes lors de la bataille de Syrte en 2016.

Narratif idéal

Le décor est en place, savamment mis en scène par le clan Haftar pour apparaître en position de force dans les négociations avec l’Ouest, où le gouvernement dirigé par Abdel Hamid Dbeibah est contraint à l’immobilisme face au règne des milices. Le financement de ces impressionnants travaux de ripolinage reste complètement opaque. Personne n’y trouve rien à redire, à commencer par l’émissaire du président des États-Unis, prêt à tout pour parvenir à une poignée de main historique entre les responsables des deux camps. Quitte même à court-circuiter la mission des Nations unies en Libye (UNSMIL) qui plaide pour la tenue d’élections en 2027, desquelles l’administration Trump semble faire peu de cas.

Le plan américain porté par Massad Boulos viserait au contraire à placer arbitrairement Saddam Haftar, le fils cadet du maréchal, à la tête du Conseil présidentiel tout en maintenant Abdel Hamid Dbeibah à son poste de premier ministre dans un nouvel exécutif unifié.

Avec un déménagement des institutions à Syrte ? « Il semble que cela ait été mentionné. De par son histoire récente et son positionnement géographique, Syrte offre un narratif idéal pour le rapprochement. C’est d’ailleurs là que les États-Unis ont organisé, en avril dernier, l’exercice militaire Flintlock, commun aux deux armées. Mais tant qu’aucun accord précis n’est signé entre les deux parties, tout cela reste complètement hors sol », tempère Soraya Rahem.

Une image de stabilité très fragile

Seul point noir pour les autorités de Benghazi : l’attaque, survenue le jour même de la réunion entre les états-majors, d’un poste de contrôle stratégique tenu par l’ANL dans l’extrême sud du Fezzan, à proximité des frontières nigérienne et tchadienne.

Revendiquée sur les réseaux sociaux par la Chambre des opérations pour la libération du Sud – un groupe paramilitaire récemment constitué –, cette offensive présentée comme « une première étape sur la route de Benghazi » fragilise l’image de stabilité que la famille Haftar affirme pourtant garantir dans cette région. « Leur priorité actuelle est claire : consolider leur emprise sur ces vastes territoires méridionaux où, jusqu’à sa mort, Saïf Al Islam Kadhafi conservait une influence notable », analyse la chercheuse.

"The current priority of the Haftar clan is clear: to consolidate its hold on these vast southern territories where, until his death, Saif al-Islam Gaddafi retained significant influence."

Soraya Rahem, doctoral student in geography and political science at the University of Tours

Si à Benghazi on semble se féliciter de l’offensive diplomatique américaine, le gouvernement de Tripoli au contraire rechigne à s’engager dans une initiative jugée trop favorable au clan Haftar. À Syrte, les soldats encagoulés ont déjà regagné leurs casernes lorsque le soleil se couche dans un halo rouge sur la Méditerranée, au soir de la rencontre dont aucune conclusion n’aura fuité.

Les habitants retrouvent le calme d’une paix qu’ils savent plus que quiconque précieuse. Avant peut-être que la petite cité côtière ne devienne la capitale d’une nouvelle Libye unifiée après quinze ans de division. Vieux rêve jamais assouvi d’un illustre natif de la région: Mouammar Kadhafi.

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