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Article Publication logo août 2, 2026

En Arménie, une scène drag clandestine qui défie les autorités

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Changing demographics have transformed the lives of young queer Armenians.

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Le regard porté sur la communauté LGBT+ a changé ces dernières années en Arménie. À Erevan, la capitale, la scène drag underground est en plein essor, des soirées rassemblant régulièrement des centaines de personnes. Les descentes de police y sont cependant monnaie courante. Et les personnes LGBT+ sont encore souvent victimes de rejet familial et de violences ciblées.


Ce soir-là, des centaines de personnes sont rassemblées dans un club d'Erevan, la capitale arménienne, pour assister à un spectacle clandestin de drag queens. Pour des raisons de sécurité, les détails de l'événement, organisé dans le cadre du mois des fiertés, ont circulé par bouche-à-oreille et des stories privées sur Instagram. Le public est venu en nombre applaudir les artistes qui se succèdent sur scène en cette mi-juin.

Mais l'une des organisatrices de la soirée interrompt le spectacle. Micro à la main, elle demande à la foule de quitter les lieux. Une drag queen à l'affiche du spectacle vient de faire un malaise. Les organisateurs ont appelé une ambulance mais craignent que la police ne succède aux secours. Les descentes de police répétées ont déjà conduit à la fermeture de plusieurs clubs dans la capitale arménienne. 

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La drag queen arménienne Lava Dicks lors d'un spectacle à Erevan. Photo par ENTR. Arménie.

"Le drag est plus politique en Arménie parce que nous sommes obligés de l'être", explique Leo, l'un des principaux organisateurs de l'événement. "C'est une question de survie. Il s'agit de vivre pleinement, de survivre, mais aussi de s'épanouir."

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"Ça m'a donné envie de me planquer ... vraiment"

L'Arménie figure parmi les mauvais élèves lorsqu'il s'agit des droits des personnes LGBT+ et de leur protection. Les actes de violence ciblés y sont fréquents. En 2026, l'Arménie est classée 45e sur 49 par l'organisation ILGA-Europe, qui classe les pays européens en fonction de la situation des droits des personnes LGBT+ dans chacun d'entre eux. Le pays se trouve seulement à quatre places de la Russie, qui ferme le classement. Depuis le début de la guerre à grande échelle en Ukraine en 2022, le classement de l'Arménie s'est néanmoins légèrement amélioré. Cette année-là, l'Arménie partageait la 47e place avec la Russie.

En 2023, Adriana, une femme trans de 28 ans, a été brutalement assassinée à son domicile, et son appartement à Erevan a été incendié. Quelques années plus tôt, en 2018, un groupe d'une trentaine de personnes a attaqué neuf membres de la communauté LGBT+ à Chournoukh, un village du sud-est de l'Arménie. Parmi les victimes figuraient des militants et des employés de Pink Armenia, la plus grande organisation LGBT+ du pays.

Mais ce qui a peut-être le plus marqué la communauté LGBT+ d'Arménie, c'est l'attaque dont le club DIY a été la cible. Ce lieu emblématique des soirées queers a été incendié en 2012. Sa propriétaire, Armine Oganezova, a fui le pays après avoir été harcelée et menacée. Elle s'est finalement installée en Suède.

Cette histoire "m'a donné envie de me planquer... vraiment", se souvient Leo. "Parce que quand tu entends parler d'un lieu queer qui se fait bombarder, attaquer, tu te dis : 'Oh mon Dieu, je ne ferai jamais mon coming out, parce qu'après, ils vont me tuer.'"

Malgré la peur des violences, la scène drag underground n'a cessé de se développer ces dernières années. Leo, 28 ans, a découvert le drag il y a dix ans, lorsqu'un ami qui travaillait pour Pink Armenia lui a parlé d'un événement organisé par l'association.

Après avoir assisté à un premier spectacle, "quelque chose s'est déclenché en moi", raconte-t-il. "Je me suis dit : 'C'est ça, ce que je dois faire.'" Et ce malgré les risques de violences envers les communautés LGBT+. Des violences dont il a été témoin et parfois victime depuis sa jeunesse, confie l'artiste.

"Talkies-walkies et gilets pare-balles" 

Depuis, les mentalités en Arménie ont quelque peu évolué, en raison, notamment, de l'arrivée de dizaines de milliers de Russes depuis le début de la guerre en Ukraine. Une publication de l'université Stanford de 2024 estime qu'entre 500 000 et un million de Russes auraient quitté leur pays et qualifie ce mouvement de population de "plus grande vague d'émigration russe depuis 1917".

Certains ont fui la mobilisation militaire partielle de Moscou et les sanctions économiques occidentales. D'autres sont des réfugiés politiques ou queers qui ont quitté la Russie après l'introduction de lois anti-LGBT+ particulièrement répressives.

Des dizaines de milliers d'entre eux ont fini par s'installer en Arménie, selon Aleksandr Gevorkyan, professeur d'économie à l'université St John's, aux États-Unis. Bien que le chiffre exact soit difficile à déterminer, les autorités d'Erevan parlent d'environ 100 000 personnes. Mais selon l'universitaire, beaucoup de Russes ont, ensuite, quitté le pays pour une autre destination. Entre 35 000 et 55 000 exilés russes seraient restés en Arménie.

Le pays fait partie de l'Union économique eurasiatique, et les Russes peuvent s'y installer sans visa, ce qui fait d'Erevan une destination plus facile d'accès pour les personnes cherchant à fuir la Russie.

Molly, 26 ans, était l'une d'elles. La jeune femme était drag queen en Russie avant la guerre en Ukraine. Elle a quitté le pays après que la Russie a interdit le "mouvement international LGBT" en le qualifiant d'organisation "extrémiste", ce qui a entraîné une descente de police dans le bar où elle se produisait.


Molly en spectacle à Erevan sous le nom de Molly Tok, le 13 juin 2026. Photo par ENTR. Arménie.

"Nous savions depuis une semaine environ que quelque chose allait se passer parce que des descentes avaient commencé dans d'autres villes", raconte-t-elle. "Nous avons engagé des vigiles supplémentaires, installé des talkies-walkies dans notre loge, nos gardes ont enfilé des gilets pare-balles."

Molly animait un événement lorsqu'elle a remarqué un homme armé d'une mitraillette dans la foule. Peu de temps après, les agents qui menaient la descente l'ont plaquée au sol et arrêtée. Elle a ensuite été relâchée. Son avocat lui a annoncé qu'elle pourrait tout de même être inculpée, ce qui l'a poussée à fuir le pays. Certaines des personnes arrêtées ce soir-là font aujourd'hui encore face à des poursuites judiciaires, plus de deux ans après l'événement.

"Pour eux, tout ça, c'est de la perversion"

Selon Leo, l'arrivée de Russes comme Molly en Arménie a rendu socialement plus acceptable le fait d'être visiblement queer en public. Beaucoup de ces nouveaux arrivants adoptent des styles associés à la communauté queer en Arménie, relève l'artiste. Des chevelures aux couleurs vives par exemple ou encore des hommes portant des vêtements qui "ressemblent peut-être à ceux du rayon femme". La tolérance a toutefois ses limites. "C'est acceptable si tu es russe, mais si tu es arménien et que tu fais ça, tu fais honte à ton peuple", déplore-t-il. 

Selon Mamikon Hovsepyan, ancien président de Pink Armenia, de nouveaux arrivants russes ont tenté de créer leurs propres clubs et événements LGBT+. Mais la communauté s'est plainte du manque de sécurité, précise-t-il.

Le Portal, l'un des bars où Leo se produisait régulièrement, a ouvert en octobre 2023, après le début de la guerre à grande échelle en Ukraine. Il a fermé ses portes huit mois plus tard. Malgré l'évolution des mentalités, le lieu n'a pas été épargné par la violence policière, selon sa propriétaire, Mari Muradyan. Les voisins du bar ont appelé la police après avoir vu une drag queen venue de Géorgie en talons hauts devant le club.

"Ils trouvaient que des gens bizarres venaient dans l'établissement", dit-elle. "Des hommes en jupe, c'est bizarre en Arménie. Pour eux, tout ça, c'est de la perversion. Et à un moment donné, ils ont tout fait pour fermer le club."

La police a fait une descente dans le club et a arrêté deux hommes, relâchés par la suite. Bien que le drag ne soit pas illégal en Arménie, la police fait souvent des descentes dans les bars qui organisent ce type d'événements, en prétextant chercher de la drogue, affirme Mari Muradyan. Elle a finalement fermé le Portal sur demande de la police. Elle a depuis quitté le pays pour s'installer aux Pays-Bas, auprès de sa femme.

"Le drag est plus politique en Arménie parce que nous sommes obligés de l'être. C'est une question de survie."

Leo

À double tranchant

L'arrivée massive d'exilés russes en Arménie a été une arme à double tranchant, selon Mamikon Hovsepyan. Tout en partageant l'avis de Leo sur l'évolution des mentalités, il souligne que la situation économique reste difficile, notamment avec la hausse des prix.

"Les gens perdent leur logement parce que ça devient trop cher", dit-il. Les propriétaires préfèrent louer aux Russes, qui disposent de plus de liquidités, plutôt qu'aux locaux, et les prix ont été multipliés par trois ou quatre.

"Les loyers ont fortement augmenté au second semestre 2022 et au début de 2023", avec l'arrivée de la première vague de Russes après le début de la guerre, précise Aleksandr Gevorkyan. Les prix ont légèrement baissé depuis.

En conséquence et avec la montée des prix, selon Leo, les jeunes ne peuvent plus se permettre de quitter le domicile familial, ce qui entraîne une hausse des violences domestiques. Pink Armenia a recensé 22 cas de violence domestique en 2023, contre seulement 10 en 2022. Ce chiffre est passé à 38 en 2024. L'ONG affirme que le chiffre réel est probablement bien plus élevé, car de nombreux cas ne sont jamais signalés.

Certains jeunes se voient également "outés" en raison de la visibilité croissante de la communauté LGBT+, qui amène certains parents à "détecter" certains comportements chez leurs enfants, a déclaré Hasmik Petrosyan, avocate et militante des droits humains qui travaille au sein de l'association Pink Armenia.

"Comme des stars dans la communauté"

Malgré ces difficultés, l'évolution de ce qui est "socialement acceptable" a créé un environnement propice à l'épanouissement du drag à Erevan. "Nous sommes vraiment, je pense, considérés dans la communauté comme des stars... Nous sommes respecté·es, et nous exigeons désormais le respect", dit Leo.

"Les gens nous aiment", ajoute-t-il. Environ 250 personnes assistent aux "drag balls" les "mauvais soirs" et le nombre de spectateurs peut dépasser les 450 personnes. Mais la peur des violences reste bien présente. Le 13 juin, à l'extérieur du club où nous nous trouvions pour ce reportage, un groupe d'hommes a harcelé des spectateurs. Une drag queen a été suivie jusque chez elle par un homme armé d'un couteau, mais s'en est sortie indemne, précise Leo.

Malgré tout, Leo se veut optimiste quant à l'avenir de la scène drag en Arménie. "Si ça se trouve", dit-il, "ça va nous rendre encore plus forts. Je pense que maintenant, nous comprenons beaucoup mieux à quel point c'est nécessaire, parce qu'on ne peut pas rester tout le temps effrayés, chez soi, dans le placard. Il faut aussi faire preuve de courage et vivre en accord avec soi-même."

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