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Ils décèlent dans la nature la présence de tribus non contactées ou en isolement volontaire. Expédition avec les “indigénistes”, les détectives de l’Amazonie. — Folha de São Paulo, extraits (São Paulo)
Dans ce coin d’Amazonie parmi les mieux préservés, la forêt est dense. L’homme qui me précède indique au fur et à mesure un balisage de notre chemin : une quebrada [branche pliée] d’un côté de la piste; plus loin, un signe qui revient en alternance de chaque côté, délimitant le tracé comme le ferait une rambarde. Puis une branche cassée plus ostensiblement nous indique un croisement, et la direction à prendre.
Le guide montre une tirada [un morceau d’écorce manquant] sur un Daphnopsis [un arbuste à fleurs tubulaires] et une autre sur un caraipé [une espèce d’arbre endémique] et, ça ne fait plus de doute, nous sommes arrivés : ici se trouve le campement laissé par la communauté indienne isolée de Mamoriá Grande, dans la réserve du moyen Purus, qui sera officiellement reconnue en 2026 par la présidence de la Funai, la Fondation brésilienne des peuples indigènes, sous le nom de “Terra indígena Mamoriá Grande”.
Roman fondateur de la littérature brésilienne moderne, Macounaïma, de Mário de Andrade [paru en 1928 et disponible en français aux éditions Cambourakis], commençait par ces mots : “Dans les profondeurs de la forêt vierge.” Sauf que la jungle amazonienne n’existe pas, et qu’il y a des dizaines de milliers d’années que la forêt n’est plus vierge. Avant l’arrivée des Européens, des millions de personnes y vivaient déjà, dont la plupart furent décimées par les épidémies apportées d’Europe dès le premier siècle qui suivit l’arrivée [du navigateur portugais] Pedro Álvares Cabral dans l’actuel État de Bahia [en l’an 1500].
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Le balisage des sentiers est une sorte de signalisation routière élaborée. Les quebradas, des branches ou des arbustes pliés par une intervention humaine au niveau de la taille d’un adulte, délimitent le chemin comme le ferait une barrière. Les tiradas, ce sont les endroits des troncs dont l’écorce a été retirée, pour des usages variés : à partir des Daphnopsis, on fabrique de la corde, tandis que les cendres d’écorce de caraipé, mélangées à l’argile, rendent les poteries fabriquées plus solides. Les restes de feux, d’aliments et autres vestiges des campements de chasse font partie des signes que laissent derrière elles les communautés d’indigènes isolées lors de leurs déplacements.
La forêt recèle aussi des signes plus lisibles. La croix en forme de X, faite de fl èches ou de branches, interrompt la progression de façon impérative : “N’allez pas plus loin, vous n’êtes pas le bienvenu.”
À l’image de notre guide, José Lopes Apurinã, les “indigénistes”, les spécialistes des communautés “indigènes”, en sont souvent issus eux-mêmes : ils décodent sans diffi culté tous ces indices, tout comme ils identifi ent sans mal les traces de pas, qu’elles soient humaines ou animales, et leur ancienneté. Pour eux, tout est porteur de sens. Le tracé de cette piste, ces signes laissés sur les chemins, ces campements que nous découvrons dans le sud de l’État d’Amazonas, dans le bassin moyen du Purus, c’est à la tribu isolée de Mamoriá Grande qu’on les doit.
Les expéditions de suivi comme celles que nous accompagnons se rendent sur les sites fréquentés la saison précédente, puis abandonnés : le campement d’hiver est ainsi visité l’été par la Funai, pour que cette dernière ne croise pas les populations et respecte ainsi leur choix d’isolement. Lors de ces visites, les indigénistes, en vrais Sherlock Holmes de la forêt, parviennent à de nombreuses conclusions sur la taille de la population (grâce au nombre de hamacs, dont les nœuds laissent des marques [sur les troncs]), l’âge des habitants (grands hamacs pour les adultes, petits pour les enfants, et un feu par famille), la culture d’appartenance (reconnaissable aux techniques de tressage et au style des dessins sur les céramiques), les aliments favoris (en fonction des restes de nourriture). Pour autant, il n’est pas possible de connaître leur identité avec certitude. À partir des vestiges des campements, on devine seulement que les individus appartiennent au groupe des langues arawanes, majoritaire dans la région.
Les indigénistes à la tête de notre expédition, Daniel Cangussu et Lucas Mattos, sont coordinateurs des Fronts de protection ethno- environnementale [FPE, Frentes de Proteção Etnoambiental] Madeira et Purus. Daniel Cangussu est l’auteur de Vestígios da floresta [“Vestiges de la forêt”, 2024, non traduit], qui cherche à apporter une reconnaissance scientifi que aux savoirs traditionnels des mateiros [fi ns connaisseurs de la mata, la forêt].
“Il cherchait un village du nom de ‘Bela Rosa’. Nous pensons qu’il cherchait du feu. Il était avec une femme et leur tout jeune enfant. Nous ne savons toujours pas pourquoi eux, précisément, se sont séparés du groupe.”
Lucas Mattos, du FPE Purus
La préface est signée [du photographe] Sebastião Salgado [mort en mai 2025], que Daniel Cangussu avait rencontré en 2017 dans cette région du moyen Purus : pour lui, le mateiro et le photographe font la même chose, produire des images des peuples amérindiens. Si le second choisit “quoi révéler parmi d’innombrables images possibles”, le mateiro, lui, s’emploie à “trouver la présence dans l’absence”.
En août 2021, des employés des FPE Madeira et Purus ont fait état de leur rencontre avec des Amérindiens isolés de Mamoriá Grande. Jair Bolsonaro était au pouvoir, et la direction de la Funai a refusé de reconnaître l’existence de cette communauté, estimant qu’il s’agissait d’individus de l’ethnie déjà connue des Hi-Merimã circulant hors de leurs zones habituelles. Mais, en février 2025, l’indice s’est fait plus péremptoire, car il était humain: un jeune homme visiblement aff amé a surgi près de la maison d’un non-indigène.
“Il cherchait un village du nom de ‘Bela Rosa’, nous précise Lucas Mattos, du FPE Purus. Nous pensons qu’il cherchait du feu. Il était avec une femme et leur tout jeune enfant. Nous ne savons toujours pas pourquoi eux, précisément, se sont séparés du groupe.”
Le jeune homme s’exprimait dans une langue inconnue, mais ses gestes étaient éloquents : il avait dans les mains deux petites torches éteintes dont il mettait les extrémités en contact, comme on le fait pour allumer l’une avec l’autre. Quand des non- Indiens ont allumé ses torches à l’aide d’un briquet, il est parti en courant rejoindre sa famille, dans la forêt. Les villageois ont alors appelé la Funai. La scène, fi lmée par des téléphones portables, peut être vue sur Internet.
Contrairement à ce que l’on pourrait penser, il n’est pas facile de faire du feu pour ces Amérindiens. Dans le sud de l’Amazonas, février est un mois pluvieux, et le jeune homme et sa femme avaient probablement, sans le vouloir, laissé leur feu s’éteindre. Or, quand tout autour dans la nature est mouillé, il est presque impossible de faire du feu. Cela faisait visiblement deux mois que la famille ne se nourrissait plus que d’aliments crus.
Suivie à distance par l’équipe du FPE Purus, la famille continue de vivre seule. Les rares interactions avec eux se font par gestes. La Funai a fait venir à eux plusieurs personnes parlant des langues arawanes. Leur conclusion est que ce couple parle une langue distincte, qui n’est proche ni du suruwahá ni du jamamadí. Même Atxu Marimã, [un employé de la Funai] qui a gardé de son enfance quelques mots de hi-merimã, ne reconnaît pas leur idiome.
“Nul homme n’est une île”, disait le poète anglais John Donne (1572-1631). Il en est cependant qui font le choix de vivre comme de petits archipels, à l’écart de tout continent. Cachés dans des recoins de la forêt, cernés par des fronts pionniers qui se rapprochent sans cesse, beaucoup risquent de mourir sans même avoir été reconnus par l’État brésilien. La Funai reconnaît aujourd’hui 114 peuples isolés. L’existence est confi rmée pour 28 d’entre eux, mais l’on n’a sur les autres que des rudiments d’études ou des informations superfi cielles.
Le groupe de Mamoriá Grande a vu son existence confi rmée en août 2021. Lors d’une expédition de reconnaissance, des employés de la Funai avaient sans le savoir monté leur campement non loin de cette population. En percevant leur présence, les isolés ont commencé à crier et à bouger, si bien que les experts se sont enfuis. Ils sont revenus plus tard étudier les lieux. Depuis 2021, les indigènes reviennent chaque année sur ce camp, en période sèche, et y laissent de nouvelles marques d’usage.
“Nul homme n’est une île”, disait le poète anglais John Donne (1572-1631). Il en est cependant qui font le choix de vivre comme de petits archipels, à l’écart de tout continent.
Dans le bassin moyen du Purus vit un autre groupe isolé dont l’existence est confi rmée, les Hi-Merimã (autrefois appelés “Marimã”), et dont la terre est offi ciellement délimitée. Un autre groupe, dit “de contact récent”, les Suruwahá, ou Zuruahã, vit dans un semi- isolement, à huit heures de bateau du poste permanent de la Funai et du Sesai (Secrétariat spécial chargé de la santé indigène) sur leur territoire.
“Presque tous ces peuples sont dans ce que l’on appelle officiellement un ‘isolement volontaire’: ils n’ignorent nullement l’existence d’autres sociétés, mais ils refusent toute interaction substantielle avec elles, et en particulier avec les ‘Blancs’”, écrit l’anthropologue Eduardo Viveiros de Castro dans la présentation du livre Cercos e resistências [“Sièges et résistances”, 2019, non traduit].
Le spécialiste Daniel Cangussu préfère, lui, utiliser le terme “réfugiés”. Aujourd’hui à la tête du FPE Madeira, il explique que cet isolement dans les zones les plus reculées de la forêt est une réaction à des massacres et à des persécutions. “Il est essentiel d’en finir avec des erreurs qui perdurent sur les peuples isolés d’Amérique du Sud. Ce ne sont pas des individus ni des communautés coincés dans un passé perdu, ignorants de l’existence des nonindigènes. Les peuples isolés sont de fins connaisseurs des non-indigènes, et ils ont vécu, voire vivent encore, des moments de contact intense.”
Les deux groupes du moyen Purus sont caractérisés par la même volonté d’isolement : les Suruwahá, dont la mémoire historique s’appuie sur des récits détaillés, agrémentés de noms et de dates, racontent avoir subi plusieurs massacres entre la fin du xixe siècle et le début du xxe. Les survivants cherchèrent refuge dans un hameau plus difficile d’accès, loin des grands fleuves. Ils vécurent à l’écart près d’un demi-siècle, jusqu’à un contact avec des missionnaires, puis avec la Funai, dans les années 1980. Ils sont aujourd’hui 150,
Les Hi-Merimã, isolés à ce jour, ont vécu une histoire similaire dans la deuxième moitié du xxe siècle. La mémoire des Jamamadí voisins atteste de relations avec d’autres groupes jusque dans les années 1940, où la tribu comptait un millier d’individus. Ce sont des épidémies et des attaques liées à des conflits fonciers qui les ont fait retourner à leur isolement. Pourtant, certains indices permettent de penser qu’ils ont maintenu des contacts avec des tribus voisines. Employé de la Funai, Atxu Marimã, 44 ans, est le seul survivant d’une famille de 10 personnes qui, à la fin des années 1980, a cherché à entrer en contact avec les habitants de villages riverains. Son père était hi-merimã et parlait une autre langue que sa mère, qui était probablement jamamadí, précise-t-il. Atxu (c’est son nom en hi-merimã) est connu à l’état civil comme “Romerito Marimã”. Né dans une tribu d’isolés, il a une douzaine d’années quand sa famille est victime d’une série de tragédies : son père se fait attaquer par un jaguar, puis sa mère va demander de l’aide à des nonindigènes, et plusieurs membres de la famille meurent de maladies contagieuses.
Tout le monde dormait sur le camp de pêche quand eut lieu l’attaque du félin. “Il y a eu un vacarme terrible. Je pense que le jaguar a eu peur et n’a pas réussi à le tuer. Il a mordu mon père et relâché tout de suite. Il a crié, la bête a lâché. Le cri a réveillé ma mère, et ma tante s’est mise à courir dans tous les sens. Et là, mon père a dit: ‘C’était un jaguar!’ J’ai vu son sang qui coulait, au niveau de la tête. Le lendemain je suis allé chercher mon frère aîné. On s’est rassemblés autour de mon père en attendant qu’il guérisse. Son état s’est amélioré, mais ensuite il a mangé de la viande de tapir et son état s’est de nouveau dégradé. Ça a été de pire en pire. Il n’y avait plus de solution. Il commençait à sentir mauvais. Alors nous l’avons abandonné.”
Sa mère décida d’aller demander de l’aide à des riverains. La famille comptait alors 10 personnes. La mère et la tante attrapèrent immédiatement la grippe. Puis leurs frères. Seuls survécurent quatre enfants, répartis dans des familles non indigènes.
A txu se souvient encore de mots entendus dans l’enfance : les noms de ses parents, quelques substantifs. C’est lui qui, devenu adulte, a contacté la Funai pour devenir indigéniste. Son but? Empêcher les isolés de Mamoriá Grande d’attraper les pathologies de non-indigènes. “Mon souhait est de protéger. De prendre soin d’eux. Je ne veux pas qu’il leur arrive ce qui nous est arrivé, à moi et à ma famille, je ne veux pas qu’ils tombent malades. La grippe est un poison quand on ne l’a jamais eue.”
Tout le monde dormait au campement de pêcheurs quand le gros félin a attaqué. « Il y a eu un terrible vacarme. Je crois que le jaguar a pris peur et n’a pas réussi à le tuer. Il a mordu mon père et l’a lâché tout de suite. Il a hurlé, et la bête l’a lâché. Le cri a réveillé ma mère, et ma tante s’est mise à courir dans tous les sens, affolée.
Mandeí Juma est l’une des trois dernières représentantes de son peuple. Elle et ses deux sœurs ont perdu leur père, Aruká, du Covid-19, en 2021. Or les Juma, de langue tupi-guarani, sont un peuple de tradition patrilinéaire : la culture se transmet de père en fils. Après des massacres successifs, Aruká était le dernier homme. Ses trois filles se sont mariées avec des membres de l’ethnie Uru-Eu-Wau-Wau, qui parle la même langue. La tradition voudrait que leurs enfants soient des Uru-Eu-Wau-Wau. Mais la tradition juma n’est pas morte, car plusieurs enfants de cette dernière génération ont décidé d’adopter la culture maternelle et de perpétuer la mémoire et la tradition du grand-père et de la culture juma.
Après la mort de son père, Mandeí a décidé de rejoindre les rangs du FPE de sa région, autour de la commune de
Lábrea, dans l’Amazonas. Elle est la seule femme indigéniste, et pour elle aussi sa mission est d’éviter les massacres comme ceux qui ont détruit son peuple. “Depuis que je suis toute petite, nous avons vu que notre peuple pouvait se faire massacrer. On entendait dire que des isolés étaient menacés de vivre la même chose que nous. D’où mon souhait : sauver ces isolés, tout faire pour que leur isolement soit respecté, pour qu’ils ne soient pas massacrés, qu’ils ne disparaissent pas.”
La mémoire des Juma est une longue histoire de massacres. Au xviiie siècle encore, ils étaient près de 15000. Mais, tout au long du xxe siècle, ils ont dû faire face à divers “fronts pionniers” et ont subi des attaques incessantes. “Mon père a vécu non pas un massacre, non pas deux, mais de multiples massacres. Il nous les a racontés. Lors de la dernière attaque, des chasseurs blancs l’ont poursuivi jusqu’au hameau en tuant tous ceux qu’ils croisaient.” C’était en 1964; il n’y eut que 7 survivants. Réduits à un noyau familial, les Juma vivent la fin de leur ethnie. Mandeí, elle, s’emploie à protéger d’autres traditions.
